L’opposition aux guerres états-uniennes unit des milieux qui se prétendent opposés. Une tribune publiée sur Counterpunch propose six résolutions à l’égard des États-Unis et des guerres impérialistes. Les propositions sont discutables, mais ce qui laisse transparaître une union non pas anti-impérialiste mais alter-impérialiste, c’est la liste des signataires. On y constate la présence des plus grandes figures des études décoloniales (Ramon Grosfoguel, Boaventura de Sousa Santos…), de grands noms de l’extrême droite internationale (Alain De Benoist, Yvan Benedetti…), des conspirationnistes (David McDonald, Jean Bricmont…), des antisémites (Norman Finkelstein, Dieudonné…) … Ce qui fait liant dans cette tribune contre la guerre en Iran, c’est moins le projet politique commun – qui serait basé sur le droit des peuples à élaborer leur propre destin – que l’excitation devant la poussée politique internationale du prétendu « Sud Global » dont la Russie est à la tête. En place d’une offensive internationaliste c’est bien une avancée réactionnaire qui se structure par la réunification de forces qui dessinent la vision géopolitique téléologique d’une guerre apocalyptique entre un prétendu « Occident» qualifié de « civilisé » ou de « décadent », et un prétendu « Orient» qualifié de « barbare » ou « éclairé », selon la chapelle politique qui le mobilise. L’autre élément qui réunit cette constellation – pas si improbable que ça – est l’antisémitisme. Yvan Benedetti de l’œuvre française, Christian Bouchet du Front européen de libération, Dieudonné et son Parti antisioniste monté avec Alain Soral, pour ne citer que les plus emblématiques, ne semblent pas si repoussants que cela pour les intellectuels se subjectivant à gauche, et c’est bien leur obsession antijuive déguisée en critique anti-impérialiste d’Israël qui permet ce liant.
Nous avons nos petits soldats locaux de cette vision du monde, dans une partie de l’extrême droite, on l’a vu pendant l’affaire Deranque et les galaxies antisionistes néo-nazis qui entouraient l’identitaire assassiné dans une rixe qu’il avait provoquée. Malheureusement, beaucoup étaient trop occupés par la campagne de LFI-Bashing (indigne) pour réfléchir aux problèmes provoqués par l’antisionisme conspirationniste d’un côté, et de l’autre trop occupé à dénoncer le sionisme pour comprendre ce qui se joue réellement, notamment les ponts idéologiques qui se fabriquent entre gauche et extrême droite. L’anti-impérialisme d’extrême droite, qui est très souvent un alter-impérialisme, n’est pas nouveau. Pas plus que le fait de mobiliser des concepts venant des gauches pour créer des ponts de pensées qui seront favorables à l’extrême droite. Dans le Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme nous proposons l’analyse suivante.
Après un séjour en prison lié à ses activités au sein de l’OAS, Dominique Venner publie Pour une critique positive (1962), un bilan de l’action nationaliste depuis la guerre. Ce manifeste identitaire et révolutionnaire est une proposition stratégique fondée sur la conquête de l’hégémonie culturelle. Il s’inspire du théoricien marxiste Antonio Gramsci pour prôner la « métapolitique ». Selon le sociologue Razmig Keucheyan, « la métapolitique consiste à mélanger ses idées à celles du camp d’en face, au point de les rendre indistinguables, et à les attribuer au “peuple” [125] ». Cette stratégie est développée au sein du Groupement de recherche d’étude pour la civilisation européenne (GRECE) aux côtés du journaliste et philosophe Alain de Benoist.
Pour réhabiliter les thèses racialistes qui permettaient d’ériger l’Aryen en homme supérieur, les militants de cette nouvelle mouvance, qui se définissent comme « Nouvelle Droite », transforment et adaptent les justifications des théories racialistes du XIXe. Ils abandonnent les arguments pseudo-scientifiques prétendant justifier l’existence des « races » par la biologie pour les remplacer par une défense du droit des peuples à conserver ses différences culturelles. Ils revendiquent une volonté de séparation géographique entre les peuples, dont les cultures sont considérées comme étanches et inconciliables. Les thèses eugénistes sont donc réactualisées au nom du droit à conserver les différences et les spécificités considérées comme intrinsèques à chaque peuple. La Nouvelle Droite se définit comme « antiraciste différentialiste ». Elle ne revendique pas explicitement une hiérarchie entre les « races » devenues « peuples » mais la « re-migration » pour que les peuples, considérés comme des entités ethniques homogènes, se reproduisent en conservant leurs spécificités culturelles.
La Nouvelle Droite propose une adaptation des concepts et des discours qui, tout en maintenant l’antisémitisme au cœur de sa pensée, efface les affirmations les plus ouvertes en utilisant un langage crypté permettant de fédérer autour de sa vision du monde. Dans son Manifeste pour une renaissance européenne (2012), de Benoist précise que la Nouvelle Droite « défend tous les groupes ethniques, et toutes les langues et cultures régionales menacés d’extinction » et soutient « les peuples qui luttent contre » la colonisation occidentale. De Benoist critique les effets de la colonisation occidentale « sous l’égide des missionnaires, des armées et des marchands, l’occidentalisation de la planète a incarné un mouvement impérialiste nourri par le désir d’effacer toute altérité » et appelle même à une « décolonisation de la conscience politique ». S’il condamne la destruction des peuples autochtones, c’est surtout le métissage et la mondialisation qu’il critique.
Le manifeste de Génération identitaire, organisation néofasciste, proclame : « Nous refusons de devenir les Indiens d’Europe. » Pour la Nouvelle Droite, il s’agit de refuser l’immigration et le mélange des cultures qui entraîneraient selon elle une déculturation. Ce décolonialisme de droite semble troublant à première vue. Il est important de relever qu’il se développe postérieurement à la plupart des indépendances et des décolonisations, une fois que le mouvement de décolonisation est largement engagé par les organisations de lutte des populations colonisées. Le décolonialisme de la Nouvelle Droite est donc une réadaptation des théories raciales à la nouvelle réalité issue des luttes anticolonialistes, afin de sauver ce qui peut l’être de l’idéologie raciste et antisémite des nationalismes européens et de l’impérialisme français. Pour le comprendre réellement, il faut voir comment la Nouvelle Droite mobilise les écrits de Carl Schmitt, juriste allemand engagé au parti nazi entre 1933 et 1936. En effet, de Benoist, Alexandre Douguine et les autres promoteurs de l’ethno-différentialisme de la Nouvelle Droite opposent colonialisme et impérialisme. Ils opposent le colonialisme à distance, le fait d’occuper des terres lointaines sans que les colons y aient d’attaches territoriales, à l’impérialisme, c’est-à-dire le fait qu’une nation étende ses terres à partir d’un ancrage territorial pour créer un bloc civilisationnel (Grossraum), « une conception « concrète » inséparable du peuple particulier qui l’occupe [126] ». « Dans les écrits récents de Douguine et de de Benoist, la « colonisation » est une pratique déterritorialisée méprisable, tandis que l’ « impérialisme » est réservé à une forme d’expansion territoriale plus noble ». Le premier est associé à « un capitalisme financier mondialiste, sans racines, parasitaire (pensé comme colonial) » et le second à un « capitalisme racial, national, industriel (pensé comme souverain, voire décolonial) ». Cette notion territoriale de l’espace, écrit Schmitt, « est incompréhensible pour l’esprit du Juif [127] ».
Il faut réaliser le niveau d’intensité des théories répandues par Kevin MacDonald, qui n’est qu’un élément délirant parmi les très nombreux signataires de la tribune. Nous avons consacré quelques pages à sa pensée dans le Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme au chapitre « Complot LGBTQIA+ : les Juifs contre la famille hétérosexuelle ».
Cette vision des Juifs comme élément dissolvant de la société par la remise en cause de la norme patriarcale est loin d’appartenir au passé. Pour Joni Alizah Cohen, chercheuse féministe, l’extrême droite états-unienne voit la main juive derrière tous les mouvements sociaux contemporains. Elle analyse la pensée de Kevin B. MacDonald, psychologue évolutionniste antisémite que l’Anti-Defamation League qualifie d’« universitaire préféré des néo-nazis », dans « L’éradication des “abstractions talmudiques” : l’antisémitisme, la transmisogynie et le projet nazi [247] ». Selon Alizah Cohen, MacDonald « attribue un immense pouvoir social aux Juifs, considérant de manière générale les Juifs comme des agents clandestins embusqués derrière divers mouvements tels que le bolchevisme, la sociale démocratie et, plus tard, la lutte anticoloniale, la libération gay et trans, le féminisme et le mouvement du Black Power ; tous étant destinés à saboter la culture occidentale et les normes sociétales ».
Le psychologue complotiste identifie les travaux d’Adorno et de l’école de Francfort sur la personnalité autoritaire comme un frein à l’avènement du fascisme, car il considère qu’une société où les normes de genre sont respectées et la famille hétérosexuelle consacrée est plus à même de favoriser la montée du national-socialisme. L’École de Francfort, Institut de recherche sociale, réunit plusieurs personnalités juives ayant fui l’Allemagne nazie (Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, Erich Fromm, Georg Lukács, Walter Benjamin et d’autres) et qui ont élaboré la théorie critique. Pensée marxiste pluridisciplinaire, elle est un anticapitalisme critique du nazisme. L’étude de la personnalité autoritaire, concept issu des sciences politiques et de la psychologie sociale, cherche à établir un profil social propre à s’orienter vers le fascisme. L’extrême droite états-unienne accuse les Juifs de marxisme culturel, projet supposément mené par les Juifs pour détruire la culture occidentale. Dans la filiation de cette accusation, MacDonald déduit que les Juifs auraient un intérêt objectif à troubler les genres, les orientations sexuelles et la famille nucléaire ainsi qu’à orchestrer « la transformation de la société à travers les mouvements sociaux en tant qu’il s’agit d’un projet motivé par leur intérêt propre de sécurité ethnique [248] ».
L’autre acteur important de cette offensive réactionnaire est la maison d’édition la Fabrique, qui édite les très conservatrices Houria Bouteldja et Louisa Yousfi (lire la critique de Faris Lounis ici), mais aussi Norman Finkelstein (lire la critique de Omer Bartov), ou encore Andreas Malm qui ne signe pas la tribune mais qui s’inscrit parfaitement dans la même constellation rouge brune (lire ici la critique de Sylvaine Bulle et ici celle de Matthew Bolton).
Il faut rappeler que Ramón Grosfoguel est celui qui a adoubé Houria Bouteldja comme représentante des études décoloniales en France (lire par exemple ici). Ce courant de pensée, qui propose l’élaboration de centres de productions de savoirs et des méthodes de productions de savoirs décentrés de l’Europe et des États-Unis, dont le postulat premier est extrêmement stimulant intellectuellement et probablement nécessaire, semble s’être retourné contre les peuples qu’il entend émanciper.
Pour aller plus loin et comprendre l’anti-impérialisme des imbéciles :
« Pourquoi l’extrême droite s’intéresse aux théories décoloniales », LVSL, https://lvsl.fr/pourquoi-lextreme-droite-sinteresse-aux-theories-decoloniales/
Collectif, Critique de la raison décoloniale, Sur une contre-révolution intellectuelle, L’échappée, 2024
Elgas, Les Bons ressentiments, Essai sur le malaise post-colonial, Rive Neuve, 2023
Delor et Pardo, Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme, Editions du Commun, 2024
- [125] Razmig Keucheyan, Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite « respectable », Revue du Crieur, 2017, n° 6, p. 128-143
- [126] Miri Davidson, « Sea and Earth », New Left Review, 04/04/2024, [en ligne] consulté le 15/5/2024 et traduit dans Alexandra Knez, « Pourquoi l’extrême droite s’intéresse aux théories décoloniales », LVSL, [en ligne] consulté le 15/5/2024
- [127] Ibid.
- [247] Joni Alizah Cohen, « The Eradication of “Talmudic Abstractions”: Anti-Semitism, Transmisogyny and the National Socialist Project », site de la maison d’édition Versobooks, 19/12/2018, [en ligne] consulté le 12/4/2024. Traduit de l’anglais par Sophie Coudray, « L’éradication des “abstractions talmudiques” : l’antisémitisme, la transmisogynie et le projet nazi », Contretemps, 05/06/2029, [en ligne] consulté le 19/12/2024.
- [248] Ibid.
Jonas Pardo est éducateur, chercheur et auteur basé en France. Il conçoit et anime des formations sur la lutte contre l’antisémitisme.
Cet article est paru initialement sur Mediapart.
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