Chronique d’une libération – reportages de Syrie 4/4
Une conversation avec un marchand de luths au souk d’Al-Hamidiyah ; une soirée dans un ciné-club naguère clandestin à Damas ; le triomphe, dans un débat à Alep, d’un ancien leader de l’opposition… Pour Hamza Esmili, qui signe ici sa dernière chronique syrienne dans les TQR, ce sont là autant d’occasions de réfléchir sur les effets passés et présents de l’impératif de modernisation dans la société syrienne. Le régime d’Assad aura été une synthèse meurtrière entre projet modernisateur et dictature militaire. La révolution parviendra-t-elle à renouveler la question moderne, par le postulat de l’égale dignité de tous à faire l’Histoire ?
Si l’on devait représenter par une scène originelle les turpitudes de l’impératif de modernisation au sein des sociétés arabes, ce serait sans doute celle que brosse à grands traits l’historien marocain Abdellah Laroui dans L’idéologie arabe contemporaine. Ce dernier dressait ainsi le portrait du politicien bourgeois qui a cru en l’idéal du progrès :
Longtemps, il utilisa une image : le peuple force invincible ; maintenant, il la prononce avec amertume ; le peuple même guidé par ses élus, garde un silence obstiné. La liberté, se demande le politicien, nous l’avons bien, mais la puissance ? Et comme il croit que cette puissance lui est due, il se retourne sur et contre le peuple. Pour la première fois, avec le recul nécessaire, il le voit vraiment, tel qu’il est : ignorant, crasseux, assoupi. Alors, les demeures des grandes familles se fortifient, les clubs se ferment et les voitures sillonnent les rues rideaux tirés, pour se prémunir contre des spectacles trop violents. Le paysan devient l’expression d’un autre monde, d’une autre humanité (d’ailleurs, la différence est souvent historico-raciale), et le politicien-juriste ne refuse plus avec indignation les insinuations des étrangers sur l’influence du climat, de la race et du sol. Énervé et déçu, trahi par l’évènement, l’homme de la chicane se tait.
À l’heure où Laroui publiait ces lignes, la défaite cataclysmique des armées arabes lors de la Guerre des Six jours n’avait pas encore mis un terme définitif au rêve d’émancipation nationale, à cette première expression de l’idéal du progrès au sein des sociétés sorties du joug colonial. Reste que les indépendances si chèrement acquises avaient déjà conduit à d’insolubles contradictions sociohistoriques. S’agissant du Maroc, cas d’étude privilégié de Laroui, le souvenir de la lutte triomphante de 1956 était pourtant encore tout proche. La sécession de la bourgeoisie citadine, « classe-pivot » porteuse de l’œuvre modernisatrice, n’en avait pas moins déjà eu lieu. Elle se traduisait par l’abandon de l’arabe – que cette même bourgeoisie citadine avait originellement promu – au profit du français devenu langue maternelle des élèves de la Mission française, à la manière de l’aristocratie tsariste confiant ses enfants aux précepteurs allemands ou français. Cette sécession aboutissait également au délaissement de la chose publique au profit de l’affairisme et du clanisme. La bourgeoisie acquise aux idées de la modernité se détournait de la politique, abandonnant la direction de l’État à la monarchie et à certaines élites rurales ou issues de la collaboration coloniale. Elle faisait advenir le triomphe du traditionalisme, dans la droite lignée de la politique indigènedu maréchal Lyautey.
Le séparatisme des fractions modernisées de la bourgeoisie citadine a eu de graves conséquences culturelles et politiques dans l’histoire marocaine, que je n’approfondirai pas plus ici. Il me semble cependant essentiel de souligner un point. Les groupes sociaux qui ont repris pour un temps le flambeau de l’idéal d’émancipation – essentiellement les classes populaires citadines – ont eu affaire à la répression de l’État, répression d’autant plus violente qu’elle faisait fond sur la division sociale que Laroui symbolisait par la scène du politicien bourgeois se retournant pour la première fois sur son peuple. Ainsi, sans être à l’origine de la violence politique des « années de plomb », la bourgeoisie citadine y consentait ou, tout du moins, demeurait indifférente. Aussi féroce soit-elle, cette répression n’a pourtant pas abouti au meurtre de masse. L’État monarchique châtiait toute forme d’expression politique dissidente, mais il ne conduisait pas pour autant l’éradication de populations entières.
En Syrie, la problématique de l’œuvre modernisatrice et des groupes sociaux qui en portent le flambeau n’a pas été moins aiguë qu’au Maroc. Elle s’est toutefois constituée selon d’autres coordonnées sociales et historiques : d’un côté, la conversion réussie des élites ottomanes au nationalisme arabe et au parlementarisme bourgeois ; de l’autre, la nécessaire transformation d’un pays très largement agraire au sortir de l’indépendance. L’accession au pouvoir de grandes familles gagnées aux idées libérales a alors permis la poursuite d’un processus de modernisation au-delà des généreux élans de la lutte anticoloniale. Cette construction nationale venue d’en haut creusait cependant un écart grandissant avec la majorité rurale du pays – l’armée représentant un lieu potentiel d’ascension sociale pour l’élite paysanne par le biais des nombreuses académies militaires et écoles d’officiers du pays.
Le clivage entre l’État bourgeois et parlementariste et l’armée, d’extraction rurale et organiquement portée à l’autoritarisme, a abouti à une interminable succession de coups d’États entre 1944 – date de l’indépendance de la Syrie – et 1963 – date de la prise de pouvoir du Ba’th. Celui-ci opérait une synthèse inespérée entre un projet modernisateur inspiré du nationalisme arabe et la dictature militaire. La montée en puissance des officiers libres représentait ainsi une forme de fascisation interne à l’idéal du progrès moderne. Ce n’est pourtant qu’au fil des décennies que cet aboutissement – celui d’un processus de modernisation dirigé tambour battant par l’État militarisé – allait révéler ses plus graves travers.
Hamza Esmili est socio-anthropologue du religieux, spécialiste des aspirations théologico-politiques populaires en contexte de crise collective, en particulier parmi les sociétés maghrébines et les communautés issues de l’immigration postcoloniale en Europe.
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