Il est difficile d’ignorer la fixation sélective sur l’extrême droite ukrainienne et les « nazis ukrainiens ».
Soyons clairs : je ne cherche pas à excuser l’extrême droite ukrainienne, et l’on peut sauter le passage où l’on ferait mine qu’elle n’existe pas. Il n’y a aucune raison d’aseptiser le culte de Bandera ni de jouer les attachés de presse des ultranationalistes. Quiconque ne montre que les urnes pour prétendre que le problème n’existe pas n’a manifestement aucune idée de la manière dont les mouvements de rue, les groupes paramilitaires et les réseaux idéologiques exercent réellement le pouvoir en dehors du parlement (et je dis cela parce que j’observe cet effet en temps réel, dans ma propre ville, avec sa variante locale, à quelque 1 000 kilomètres de l’Ukraine).
Mais le cadrage sélectif qui fait mine que l’Ukraine serait un désert unique en son genre, infesté de nazis assoiffés de sang (et de sionistes, apparemment ?), est d’une malhonnêteté insigne. Pour une nation prétendument entièrement soumise à une junte nazie, l’Ukraine fait un travail remarquablement médiocre lorsqu’il s’agit de les élire. Aux élections législatives de 2019, le front uni d’extrême droite a réuni un vertigineux 2,15 % des voix, de quoi renverser le régime. Si c’était là une prise de pouvoir fasciste, ce fut le coup d’État le plus mal géré de l’histoire européenne.
Si la préoccupation porte vraiment sur le danger structurel que représente l’extrême droite opérant en dehors des canaux électoraux formels, alors les courageux chasseurs de nazis de TikTok qui scrutent les écussons feraient bien de regarder un peu plus à l’est. On ne peut pas manquer par accident le vaste écosystème d’extrême droite russe, toléré par l’État. Il se manifeste par des violences racistes de rue ordinaires, des répressions systémiques anti-migrants et des formations ouvertement néonazies que Moscou déploie volontiers comme supplétifs de l’État depuis 2014.
Transformer l’extrême droite ukrainienne en un rejet totalisant du pays tout entier, tout en ignorant la propre infestation d’extrême droite de la Russie, profondément enracinée et intégrée à l’État, n’est pas une position sérieuse.
Commençons par la violence à l’intérieur même de la Russie.
Le suivi mené en 2025 par SOVA (une ONG basée à Moscou) a recensé 295 victimes de violences à motivation idéologique, dont sept tuées, en soulignant que ces chiffres sont incomplets faute de données officielles et parce que de nombreux cas ne remontent jamais à la surface. Même sur cette base prudente, l’organisation a tout de même recensé 161 agressions à motivation ethnique en 2025, dont quatre meurtres, parmi lesquels deux enfants.
SOVA a également indiqué que, pour la troisième année consécutive, la plupart des agressions ont été révélées par des chaînes Telegram d’extrême droite où une nouvelle génération de néonazis publie quotidiennement des comptes rendus d’« action directe ». Ces agressions se sont réparties sur 22 régions, la région de Moscou, Moscou et Saint-Pétersbourg venant en tête, et beaucoup étaient liées à des dates symboliques de l’extrême droite telles que l’anniversaire de Hitler, les anniversaires de figures néonazies célébrées et la Marche russe. Plus de la moitié des attaques contre des biens recensées par SOVA visaient des lieux de culte, en particulier musulmans.
Fin 2024, citant Kavkaz Realii et le Projet de surveillance des vidéos nazies, Meduza rapportait qu’environ 100 nouvelles vidéos de violences racistes par mois apparaissaient en ligne, visant des migrants du Caucase et d’Asie centrale, des personnes LGBTQ+, des personnes sans abri et d’autres catégories désignées comme « étrangères ».
En octobre 2025, Meduza a mis en avant une enquête montrant que la nouvelle vague de néonazis de Saint-Pétersbourg comprend des enfants d’à peine 12 ans, radicalisés principalement via Telegram et TikTok, souvent attirés d’abord par l’esthétique, puis par l’idéologie.
Des spécialistes ont expliqué à Meduza que, contrairement aux années 2000, où les agressions de rue étaient ensuite relayées en ligne, la violence se propage désormais souvent d’internet vers la rue, de jeunes hommes filmant leurs agressions pour se faire une réputation sur Telegram. En janvier 2026, Meduza rapportait que le groupe néonazi NS/WP avait revendiqué le vandalisme de la plaque commémorative d’Anna Politkovskaïa, présenté comme un « hommage » à ses « glorieux prédécesseurs » du BORN, l’un des groupes terroristes néonazis les plus notoires de Russie.
Mais le vrai problème n’est pas seulement que des néonazis existent en Russie. Le vrai problème, c’est que le racisme est tissé dans la vie sociale et institutionnelle ordinaire.
Meduza rapportait en 2025 que des exigences telles que l’« apparence slave » apparaissaient non seulement dans des petites annonces privées, mais aussi dans des appels d’offres officiels et des contrats liés à l’État, notamment des contrats du Centre d’hygiène et d’épidémiologie de Moscou et des appels d’offres répétés émis par l’administration municipale de Dzerjinsk.
D’autres documents employaient une formulation excluant les personnes d’« apparence caucasienne » ou d’« origine caucasienne ». Les sondages Levada de 2024 vont dans le même sens : 62 % des personnes interrogées ont cité au moins une catégorie ethnique dont elles aimeraient restreindre la présence en Russie, tandis que 56 % estimaient que les migrants d’Asie centrale ne devraient être admis que temporairement, ou pas du tout.
Human Rights Watch a rapporté que les migrants d’Asie centrale en Russie ont subi du profilage ethnique, des arrestations arbitraires et du harcèlement de la part de la police et d’acteurs privés, y compris de groupes nationalistes d’extrême droite, ainsi que de nouvelles restrictions administratives abusives.
Après l’attentat du Crocus City Hall, les migrants ont fait face à une vague de violences, à des descentes massives dans des entrepôts, des chantiers, des bains publics et des mosquées, et, dans certains cas, à des pressions pour s’enrôler dans la guerre sous peine d’expulsion ou d’emprisonnement.
En 2024, 13 régions ont interdit aux migrants certains emplois, la région de Moscou a instauré un suivi par application pour certains migrants exemptés de visa, et de nouvelles règles ont subordonné l’accès à l’école des enfants immigrés à la réussite d’un test de langue russe auquel beaucoup ne pouvaient même pas accéder correctement.
Des enquêtes de Meduza et de la BBC révèlent que la plus grande organisation d’extrême droite de Russie, un groupe d’autodéfense appelé Russkaïa Obchtchina, fonctionne comme un prolongement direct du pouvoir d’État. Bien que le groupe se présente comme un réseau populaire, des documents financiers montrent qu’il est financé par des milliardaires alignés sur le Kremlin et par des propagandistes d’État. L’organisation aurait probablement été créée par le FSB, qui continue de coordonner et de protéger ses opérations. Ce parrainage étatique garantit une impunité totale : lorsque la police locale a brièvement interpellé quelques-uns de ses militants, le chef du Comité d’enquête russe est personnellement intervenu pour poursuivre les policiers qui avaient procédé aux arrestations.
Entre 2023 et 2025, Russkaïa Obchtchina a mené plus de 900 descentes visant des migrants et des personnes LGBTQ+, dont environ un tiers exécutées conjointement avec la police. À Saint-Pétersbourg, des membres encadrés par des policiers ont fait irruption dans une fête d’anniversaire privée, frappant les invités et exposant l’hôte à des poursuites pénales pour « propagande LGBTQ+ » présumée. Dans la région de Novossibirsk, le groupe a instrumentalisé les forces de l’ordre contre une famille de migrants kirghizes à propos d’un différend local, usant de fausses accusations d’enlèvement pour la contraindre à fuir le pays.
Russkaïa Obchtchina ne relève pas d’une sous-culture marginale opérant aux marges de la société russe. C’est un réseau paramilitaire bien financé et géré par l’État, déployé pour imposer un contrôle social interne.
Vient ensuite l’armée russe, où l’hypocrisie devient presque caricaturale.
Il ne s’agit pas seulement du fait que la Russie « a elle aussi ses extrémistes ». Moscou a passé des décennies à cultiver, financer et déployer activement des formations ouvertement néonazies comme instruments centraux de la politique de l’État.
L’exemple le plus clair est Roussitch, dirigé par Alexeï Miltchakov. Miltchakov est l’une des figures néonazies les plus notoires de Russie, un homme qui a déclaré publiquement en 2014 : « Je suis un nazi. Je n’entrerai pas dans les détails — nationaliste, patriote, impérialiste — [mais] je le dis directement : je suis un nazi », et dont la réputation, même chez de nombreux nationalistes russes, est depuis longtemps celle d’un fanatique violent et d’un paria. Il reconnaît ouvertement avoir débuté sa carrière publique en se filmant en train de décapiter un chiot lorsqu’il était adolescent.

Roussitch a été accusé de nombreux crimes de guerre, dont des pillages, la mise en vidéo de mutilations de prisonniers et des exécutions. Le groupe utilise régulièrement sa chaîne Telegram pour solliciter une participation collective à des crimes de guerre, en publiant des manuels détaillés, étape par étape, expliquant comment torturer des prisonniers de guerre, mutiler des cadavres et extorquer les familles des morts.
Et le Kremlin ne peut invoquer aucun déni plausible s’agissant de Roussitch, surtout quand on considère qui a publiquement fait fête à Miltchakov. En 2025, une vidéo scénarisée a montré Apti Alaoudinov, commandant des forces Akhmat de Tchétchénie et chef adjoint du département politico-militaire du ministère russe de la Défense, faisant assaut d’amabilités avec Miltchakov. Cette étrange démonstration de respect mutuel consistait en un haut responsable (Alaoudinov) évoquant une « cause commune » avec un suprémaciste blanc déclaré qui considère les non-Slaves comme des sous-hommes. C’était un aval officiel de l’État à un néonazi notoire (et particulièrement dépravé).
Et Roussitch n’est pas un cas isolé. Le Mouvement impérial russe (RIM) montre qu’il ne s’agit pas seulement d’un dérapage incontrôlé, mais d’un élément d’un écosystème d’extrême droite plus large, lié aux visées impériales russes.
Le RIM est une organisation impérialiste, ultraréactionnaire, fasciste et orthodoxe russe, dont l’aile paramilitaire, la Légion impériale russe, était active en Ukraine dès 2014 et y est revenue après l’invasion à grande échelle. Le RIM partage des infrastructures d’entraînement et du personnel avec Roussitch, mais avec une particularité : c’est une organisation terroriste désignée au niveau international.
Il y a aussi Española, qui montre comment une sous-culture d’extrême droite est reconvertie en infrastructure de guerre. Cherta Media décrit Española comme née d’une communauté de bagarreurs néonazis au sein du monde des hooligans du football russe, avant de se réorganiser en formation de combat dans le Donetsk occupé.
Bien qu’il ait récemment fait l’objet d’une « restructuration », son intégration sociale plus large se poursuit. Le groupe a lancé des programmes de sensibilisation de la jeunesse à Horlivka occupée, embrigadant des enfants du cru dans une équipe de football directement calquée sur l’iconographie néonazie d’Española. Le groupe emploie également Gregory Wayne Rossell, un tristement célèbre suprémaciste blanc américain, comme porte-parole anglophone.

Et Española tient davantage de la filiale d’entreprise que du mouvement clandestin antisystème. En 2024, le bataillon était largement financé par Viktor Chendrik, chef de la sécurité du monopole ferroviaire d’État, les Chemins de fer russes, et protégé direct d’Arkady et Boris Rotenberg — deux des alliés oligarques milliardaires les plus proches de Poutine. Ses combattants signent des contrats officiels via Redut, la pseudo-société militaire privée qui sert de façade au recrutement de mercenaires pour le ministère russe de la Défense, tandis que son fondateur, Stanislav Orlov, était implanté dans le Donbass depuis 2014, jusqu’à sa mort fin 2025 (suivie de funérailles célébrées en grande pompe, avec les honneurs solennels, à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou).
Depuis la mort d’Orlov, de nombreux membres d’Española ont rejoint le groupe d’autodéfense d’extrême droite déjà évoqué, Russkaïa Obchtchina.
La Russie a aussi tenté de se poser en refuge symbolique pour une partie de l’extrême droite mondiale et de la mouvance réactionnaire occidentale au sens large.
Le visa officiel « Valeurs partagées » en est un résultat tangible. Les documents consulaires russes indiquent qu’il s’adresse aux ressortissants de pays accusés d’imposer des « attitudes idéologiques néolibérales destructrices » contraires aux « valeurs spirituelles et morales traditionnelles » de la Russie, et qu’il dispense à la fois des quotas et des exigences habituelles de langue et d’histoire russes pour la résidence temporaire.
Parallèlement, l’admiration pour Poutine au sein de l’extrême droite américaine n’a rien de discret : à l’AFPAC (America First Political Action Conference) en 2022, après que Nick Fuentes eut réclamé des applaudissements pour la Russie quelques jours seulement après l’invasion, la foule a répondu par des scandements de « Poutine ! Poutine ! ». Cette affinité assumée s’inscrit dans une filiation idéologique délibérée : le nationaliste blanc Richard Spencer a naguère loué la Russie comme « la seule puissance blanche au monde », un sentiment repris à Charlottesville, où les manifestants scandaient « la Russie est notre amie ! ». Les racines historiques sont plus profondes encore : dès 2001, l’ancien dirigeant du Ku Klux Klan David Duke désignait la Russie comme « la clé de la survie des Blancs ».
Le pont structurel entre les suprémacistes blancs américains et le Kremlin repose sur un nationalisme chrétien transnational. Le Congrès mondial des familles, une coalition religieuse américaine, a été instrumentalisé comme outil de soft power au service des intérêts russes. Des communications piratées révèlent que le correspondant russe du groupe est directement relié à Konstantin Malofeïev, un oligarque russe ultranationaliste sous sanctions qui prône ouvertement la restauration de l’Empire russe et finance des initiatives d’extrême droite. En présentant les conflits géopolitiques comme des batailles spirituelles existentielles (l’Ukraine étant dépeinte en supplétif des « mondialistes » occidentaux moralement corrompus), le Kremlin fournit aux extrémistes occidentaux un vocabulaire aisément assimilable pour justifier leur opposition à la démocratie.
En 2026, cette relation s’est cristallisée en un sanctuaire physique et juridique pour les fauteurs de troubles occidentaux. Au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), la grande vitrine russe, en juin 2026, le Kremlin a déroulé le tapis rouge à des commentateurs américains d’extrême droite comme Candace Owens, aux côtés des influenceurs misogynes de la « manosphère », Andrew et Tristan Tate, ce dernier étant actuellement jugé en Roumanie pour traite d’êtres humains et viol. Pour les frères Tate, Moscou offre un refuge possible contre l’extradition et la réglementation financière occidentales. Pour Poutine, accueillir ces figures permet à la Russie de se présenter comme l’ultime refuge contre l’ordre libéral occidental.
Le projet American Village rend cette dynamique encore plus claire. Sur son site, l’initiative se présente comme une filière destinée à aider les anglophones natifs à commencer une nouvelle vie en Russie aux côtés d’« individus partageant les mêmes idées ». Fondé par Tim Kirby, une figure médiatique conservatrice née aux États-Unis et installée en Russie, le projet propose une filière de relocalisation clés en main, adossée au logement et aux démarches d’immigration, près d’Istra. Kirby vend explicitement cet établissement en termes de guerre culturelle, ciblant les Occidentaux fuyant le « virus mental woke » et la « propagande LGBT » et désireux de vivre parmi d’autres nationalistes blancs.
Ce dispositif alimente directement l’appareil institutionnel de propagande et de sécurité du Kremlin. Le 27 mai, l’agence d’État Rossotroudnitchestvo a organisé une table ronde de haut niveau intitulée « Préserver et protéger les valeurs spirituelles et morales traditionnelles sur la scène internationale », lors du premier Forum international de la sécurité. Animé par Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma d’État, l’événement a réuni des personnalités russes de premier plan comme Konstantin Kossatchev et Elena Malicheva, aux côtés de sympathisants de l’extrême droite occidentale, dont Hans-Joachim Frey, Pierre de Gaulle et Fabrice Sorlin, cofondateur du Mouvement international russophile.
Le forum a parfaitement illustré comment les migrants idéologiques sont convertis, de recrues expatriées, en outils de l’État. Parmi les intervenants mis en avant pour expliquer pourquoi des ressortissants étrangers s’installent en Russie figurait Derek Huffman.
La famille Huffman avait bouleversé sa vie pour se joindre à cette migration, et Derek a été présenté au forum comme un père de famille américain nombreux ayant déménagé en Russie et ayant ensuite pris part à l’« opération militaire spéciale ». Huffman lui-même constitue un exemple d’école du profil radicalisé le plus profondément attiré par les « valeurs traditionnelles » vantées par l’État russe. Loin d’un conservateur inoffensif en quête d’une vie tranquille, sa présence en ligne a mis au jour les motivations suprémacistes blanches explicites de son installation : des vidéos YouTube où il pestait contre le fait d’échapper aux « Noirs dangereux » du Texas, et des publications sur X truffées d’injures racistes et de rhétorique de la théorie du Grand Remplacement. Son adoubement ultérieur par la machine de propagande du Kremlin souligne la sombre réalité de la guerre culturelle de Moscou : sa marque « anti-woke » fonctionne fondamentalement comme un signal codé destiné à recruter et à instrumentaliser les extrémistes occidentaux.

Alors soyons parfaitement clairs : le fascisme mérite une condamnation absolue, sans exception ni frontières.
Mais si votre indignation antinazie ne se manifeste que lorsqu’il s’agit de critiquer l’Ukraine, pour retomber soudain dans un silence de mort face aux réseaux néonazis florissants de Moscou, à ses violences brutales contre les migrants et à ses filières mondiales de suprémacisme blanc, alors vous ne faites pas véritablement de l’antifascisme.
Vous avez simplement fait le choix délibéré de détourner le regard — et, ce faisant, vous êtes devenu exactement le genre d’idiot utile sur lequel le Kremlin compte.
radical dumpling : hurle dans le vide au sujet de l’antifascisme et de la cohérence anti-impérialiste, depuis quelque part entre l’est et l’ouest.
L’original anglais de cet article est initialement paru sur le Substack de l’auteur. Cette traduction française est initialement parue sur le Left Renewal Blog.
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