Lettre d’ancien·es prisonnier·es politiques, écrivain·es, universitaires, militant·es iranien·nes – 4 septembre 2026

Nous, soussigné·es, ancien·es prisonnier·es politiques, militant·es, écrivain·es, artistes, intellectuel·les, universitaires, chercheurs/chercheuses et membres de la société civile iraniens, tant en Iran qu’en exil, soutenons résolument la lettre ouverte publiée dans The Guardian le 20 août 2026, intitulée « Aux prisonnier·es politiques iranien·nes, pris·es au piège “entre les deux lames d’une paire de ciseaux” ».

Son principe fondamental est clair : le peuple iranien ne doit pas être contraint de choisir entre l’agression militaire et économique extérieure et la répression d’État. Nous nous faisons l’écho de son appel à mettre immédiatement fin aux exécutions, à libérer toustes les prisonnier·es politiques, à mettre fin à la guerre et à cesser les punitions collectives infligées au peuple iranien. Nous saluons l’acte historique des signataires visant à renforcer la solidarité avec le peuple iranien en mettant en avant la lutte des prisonnier·es politiques directement victimes de la répression d’État.

Le recours à la métaphore des « deux lames d’une paire de ciseaux » pour décrire la situation difficile des Iranien·nes confronté·es à la fois à la guerre et à la répression d’État ne suggère aucune équivalence morale ou politique. Reconnaître et condamner les multiples formes et sources de violence ne revient pas à effacer leurs origines ni à confondre leurs intentions. Au contraire, cette métaphore met en avant la réalité vécue par celles et ceux qui sont pris au piège entre des pressions inconciliables. La logique binaire qui exige une allégeance exclusive soit à la République islamique, soit aux puissances impérialistes, est à la fois philosophiquement erronée et éthiquement appauvrie. La clarté morale ne réside pas dans l’effacement des distinctions, mais dans le refus de laisser une forme de domination en justifier une autre. La véritable solidarité rejette le faux dilemme consistant à choisir entre des injustices ; elle exige de s’opposer à tous les systèmes de répression et d’oppression qui piègent les plus vulnérables.

Les signataires de la lettre ont fait valoir de manière convaincante qu’un État peut être à la fois la cible d’une agression extérieure et l’auteur d’une répression intérieure ; ces réalités doivent être considérées conjointement. L’histoire de l’Iran est marquée par des interventions étrangères – notamment le bombardement du Parlement iranien soutenu par la Russie après la révolution constitutionnelle de 1908, le coup d’État de 1953 orchestré par la CIA et le MI6, ainsi que les sanctions plus récentes et la guerre actuelle menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Elle est également marquée par la répression d’État avant et après la Révolution de 1979 – notamment les emprisonnements politiques, les exécutions, le port obligatoire du voile en tant que forme d’apartheid de genre, la censure, la répression de la société civile et des minorités religieuses, ainsi que l’oppression systémique des Kurdes, des Baloutches, des Arabes et des Turcs d’Iran. Des années de répression systémique et de persécution des mouvements civiques, des syndicats et des militant·es en Iran ont rendu extrêmement difficile toute possibilité de changement politique structurel et transformateur venant de l’intérieur du pays.

Il est essentiel de reconnaître et de condamner cette double réalité : la souffrance des prisonnier·es n’est pas atténuée par la situation difficile de leur geôlier, et leurs droits ne peuvent pas non plus être subordonnés à des considérations géopolitiques. La justice, la liberté et la démocratie ne peuvent donc être reportées ou sacrifiées au nom de la soi-disant « résistance anti-impérialiste » du régime contre des forces extérieures.

À celles et ceux qui considèrent la République islamique comme la seule force soutenant la cause palestinienne dans la région, nous tenons à préciser ceci : bien avant la République islamique, la gauche iranienne a joué un rôle central dans la mise en place de réseaux de solidarité avec les Palestinien·nes progressistes, un héritage ancré dans la lutte anticoloniale et l’internationalisme qui ne date pas de la création de la République islamique. Ce même mouvement de gauche a été la première victime d’une répression sévère après la Révolution de 1979. L’exécution massive de prisonnier·es politiques durant l’été 1988 a été documentée par de nombreuses et nombreux anciens prisonniers politiques iraniens, des universitaires et des organisations de défense des droits humains, et constitue un crime contre l’humanité.

Nous rejetons l’instrumentalisation de la souffrance iranienne, que ce soit pour justifier une intervention militaire étrangère ou pour servir de prétexte à la répression intérieure. Les vies des Iranien·nes ne doivent pas être manipulées à des fins de propagande par quelque camp idéologique que ce soit. Les lois nationales d’un État souverain qui conduisent à la criminalisation de la protestation et de la dissidence, à des aveux extorqués, à des procès-fantoches et à l’exécution sommaire de prisonnier·es sans preuve ne sont pas un signe de la légitimité de ces lois, mais témoignent au contraire de leur injustice, et doivent être combattues.

Une « résistance » qui ferme les yeux sur la lutte des prisonnier·es politiques n’est pas digne de ce nom. Nous sommes solidaires de tous ceux et toutes celles qui résistent à la domination, à l’oppression et aux guerres impérialistes.

En solidarité,

Liste des signataires par ordre alphabétique

  1. Frieda Afary, écrivain·e, traducteur·rice, bibliothécaire, Los Angeles, California, États-Unis
  2. Janet Afary, professeur·e d’histoire, University of California, Santa Barbara, États-Unis
  3. Mona Afary, directrice clinique du Center for Empowering Refugees and Immigrants, États-Unis
  4. Amir Ahmadi Arian, écrivain·e, professeur·e d’écriture créative, Binghamton University, États-Unis, Iran
  5. Hamid Akbari, professeur émérite de gestion (chaire Audrey Reynolds), University of Chicago, Illinois, États-Unis
  6. Hossein Akbari, ancien·ne prisonnier·e politique, écrivain·e, chercheur·e en syndicalisme, Iran
  7. Reza Akrami, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e politique, France
  8. Kazem Alamdari, professeur émérite de sociologie, California State University, États-Unis
  9. Aida Amidi, ancien·ne prisonnier·e politique, poète, Iran
  10. Batoul Arasteh, militant·e des droits humains, France
  11. Shahrzad Arshadi, cinéaste, dramaturge, Canada
  12. Maryam Ashrafi, photographe, militant·e social·e, France
  13. Touraj Atabaki, professeur émérite d’histoire sociale du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, Leiden University, Pays-Bas
  14. Sanaz Azimipour, militant·e des droits liés au genre et écrivain·e, Allemagne
  15. Pouyesh Azizeddin, chercheur·e en technologie et droits humains, Slovénie
  16. Ali Banuazizi, professeur·e de science politique, Boston University, États-Unis
  17. Monireh Baradaran, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits humains, écrivain·e, Allemagne
  18. Nora Bayani, militant·e des droits des femmes, États-Unis
  19. Mansoureh Behkish, militante féministe de gauche, ancien·ne prisonnier·e politique, membre des Familles de Khavaran, Allemagne
  20. Alireza Behnam, poète, traducteur·rice, journaliste, Iran
  21. Alireza Behtoui, professeur·e de sociologie, Södertörn University, Suède
  22. Atena Daemi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits humains, Canada
  23. Mehrdad Darvishpour, sociologue, maître de conférences en travail social à l’université de Mälardalen, Suède
  24. Armen Davoudian, poète, traducteur·rice, Stanford University, États-Unis
  25. Amin Feizpour, fondateur·rice et directeur·rice de “Iran Circle”, États-Unis
  26. Parastou Forouhar, artiste, militant·e social·e, Allemagne
  27. Halleh Ghorashi, professeur·e de sciences sociales, Vrije University, Pays-Bas
  28. Barbad Golshiri, artiste, militant·e social·e, France
  29. Mohammad Habibi, porte-parole du Conseil de l’association syndicale des enseignant·es d’Iran, Iran
  30. Hadi Hiyali, ancien·ne prisonnier·e politique, écrivain·e, Iran
  31. Ali Hojat, ancien·ne prisonnier·e politique, graphiste à la retraite, États-Unis
  32. Homa Hoodfar, militant·e des droits des femmes, professeur·e émérite d’études sur les femmes, Concordia University, Canada
  33. Asghar Izadi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e politique, Allemagne
  34. Guissou Jahangiri, ancienne secrétaire générale de la Fédération internationale des droits humains, défenseure des droits des femmes, militant·e des droits humains, France
  35. Pouria Jahanshad, chercheur·e en sciences sociales, Iran
  36. Milad Jannat, ancien·ne prisonnier·e politique, poète, traducteur·rice, Iran
  37. Aso Javaheri, militant·e féministe, PhD student, Simon Fraser University, Canada
  38. Mihan Jazani, militant·e politique, France
  39. Fatan Jokar, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits humains, Finlande
  40. Mehrangiz Kar, avocate, militant·e des droits des femmes, États-Unis
  41. Kazem Kardavani, militant·e social·e, chercheur·e en sciences sociales, Allemagne
  42. Golshid Karimian, écrivain·e, chercheur·e, Iran
  43. Sara Karimian, chercheur·e associé·e en science politique, University of Sussex, Angleterre
  44. Nasser Khandabi, ancien·ne prisonnier·e politique, Canada
  45. Reza Khandan, ancien·ne prisonnier·e politique, écrivain·e, Iran
  46. Mina Khanlarzadeh, professeur·e d’histoire, Deep Springs College, États-Unis
  47. Nasim Khaksar, ancien·ne prisonnier·e politique, romancier·e et écrivain·e, Pays-Bas
  48. Azam Khatam, militant·e des droits des femmes, rédacteur·rice en chef de la Global Iranian Studies Review, University of Toronto, Canada
  49. Azar Khounani, spécialiste de l’éducation de la petite enfance, États-Unis
  50. Amir Kianpour, écrivain·e et chercheur·e, Paris, France
  51. Saeed Madani, ancien·ne prisonnier·e politique, sociologue, Iran
  52. Ali Akbar Mahdi, professeur·e de sociologie, Ohio Wesleyan University, États-Unis
  53. Chowra Makaremi, chercheur·e en anthropologie, CNRS, France
  54. Zaman Massoudi, militant·e politique, Allemagne
  55. Mahnaz Matin, médecin, chercheur·e et militant·e des droits des femmes, France
  56. Kamran Matin, professeur·e de relations internationales, University of Sussex, Angleterre
  57. Farzaneh Milani, professeure émérite d’études de genre, University of Virginia, États-Unis
  58. Haideh Moghissi, professeure émérite d’études sur les femmes, York University, Canada
  59. Nasser Mohajer, défenseur·e des droits des prisonnier·es politiques, chercheur·e en histoire iranienne moderne, France
  60. Shahrzad Mojab, militant·e féministe, professeur·e émérite d’études sur les femmes, University of Toronto, Canada
  61. Saeed Molaei, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e social·e, Iran
  62. Esha Momeni, ancien·ne prisonnier·e politique, enseignant·e en études de genre, University of California, Los Angeles, États-Unis
  63. Shaghayegh Moradi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits humains, Iran
  64. Manijeh Moradian, militant·e féministe, professeure d’études sur les femmes, Barnard College, New York, États-Unis
  65. Ghazaleh Motamed, costumier·e de plateau, militante féministe du mouvement « Me Too », France
  66. Negar Mottahedeh, professeur·e de littérature comparée, Duke University, États-Unis
  67. Hafez Mousavi, poète, écrivain·e, Iran
  68. Nima Naghibi, professeur·e d’études anglaises, Toronto Metropolitan University, Canada
  69. Shiva Nazar Ahari, ancien·ne prisonnier·e politique, membre fondateur·rice et porte-parole du Comité des reporters des droits humains, Slovénie
  70. Mohammad Reza Nikfar, philosophe, Allemagne
  71. Farhad Nomani, professeur émérite d’économie, American University of Paris, France
  72. Kambiz Norouzizadeh, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits humains, Iran
  73. Nader Ossareh, ancien·ne prisonnier·e politique, essayiste politique, France
  74. Saeed Paivandi, sociologue, directeur du centre de recherche LISEC, University of Lorraine, France
  75. Pouya Pour-Amin, ancien·ne prisonnier·e politique, compositeur·rice, concepteur·rice sonore, Norvège
  76. Nazanin Pouyandeh, peintre, France
  77. Anahita Rahmani, ancien·ne prisonnier·e politique, Canada
  78. Saeed Rahnema, professeur émérite de science politique, York University, Canada
  79. Hossein Razzagh, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e politique, Allemagne
  80. Abdollah Rezaei, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e syndical·e enseignant·e, Iran
  81. Mona Roshan, ancien·ne prisonnier·e politique, Canada
  82. Somayeh Rostampour, chercheur·e en sciences sociales, militante féministe kurde, France
  83. Mihan Rousta, défenseur·e des droits des prisonnier·es politiques, membre d’une famille de personnes exécutées dans les années 1980, Allemagne
  84. Ali Sabouri, ancien·ne prisonnier·e politique, poète, Iran
  85. Khosrow Sadeghi Boroujeni, écrivain·e, journaliste, Iran
  86. Shadi Sadr, ancien·ne prisonnier·e politique, avocate internationale spécialisée dans les droits humains
  87. Shokoufeh Sakhi, ancien·ne prisonnier·e politique, enseignant·e en études de genre, University of Toronto, Canada
  88. Hossein Sarbandi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e politique, Iran
  89. Parisa Sardashti, écrivain·e, militant·e féministe, France
  90. Nastaran Saremy, militante féministe et écologiste, PhD student, Simon Fraser University, Canada
  91. Faraj Sarkohi, ancien·ne prisonnier·e politique, journaliste, Allemagne
  92. Khashayar Sefidi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e du mouvement étudiant, Iran
  93. Asad Seif, écrivain·e, chercheur·e, Allemagne
  94. Siyavash Shahabi, journaliste, militant·e social·e, Grèce
  95. Fatemeh Shams, poète, militant·e féministe, professeur·e de littérature, University of Pennsylvania, États-Unis
  96. Mansoureh Shojaee, ancien·ne prisonnier·e politique, écrivain·e, militant·e des droits des femmes, Pays-Bas
  97. Roozbeh Sohani, ancien·ne prisonnier·e politique, poète, Iran
  98. Nasim Soltanbeygi, journaliste, Iran
  99. Amir Soltani, écrivain·e, militant·e social·e, défenseur·e des prisonnier·es politiques, États-Unis
  100. Nahid Taghavi, ancien·ne prisonnier·e politique, militant·e des droits des femmes, Allemagne
  101. Jinoos Taghizadeh, militant·e, artiste visuel·le, Canada
  102. Mona Tajali, militant·e des droits des femmes, chercheure en études sur les femmes, Stanford University, États-Unis
  103. Manijeh Tam, militant·e culturel·le, France
  104. Taghi Tam, ancien·ne prisonnier·e politique, à la retraite, France
  105. Nayereh Tohidi, militant·e des droits des femmes, professeur·e émérite d’études sur les femmes, California State Univerity, États-Unis
  106. Mehrdad Vahabi, professeur d’économie, université Sorbonne Paris Nord, chercheur à l’université Paris Dauphine, France
  107. Saeed Yousef, ancien·ne prisonnier·e politique, poète, Allemagne
  108. Shirin Zakeri, chercheur·e, professeur·e associé·e d’études iraniennes, Sapienza University, Italie,
  109. Sara Zeri, poète, critic, militant·e des droits du travail, Iran

Une version anglaise de cette lettre est initialement parue dans New Politics ; une version persane est initialement parue sur Akhbar Rooz. Cette version française est initialement parue sur Entre les lignes entre les mots.

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