Intervention présentée lors d’une discussion organisée par les Verts britanniques le 23 juin 2026 sur le thème « Le Parti vert et l’OTAN ». Simon Pirani participait à un panel aux côtés de Paul Ingram, chercheur affilié au Centre pour l’étude des risques existentiels de l’Université de Cambridge, de l’écrivain socialiste Gilbert Achcar, professeur émérite à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, et de Linda Walker du groupe de travail sur la paix, la sécurité et la défense du Parti vert.
Merci de m’avoir invité à prendre la parole. Je dirai quelques mots sur l’OTAN, la Russie et l’Ukraine, sujets sur lesquels j’ai effectué des recherches et pour lesquels j’ai écrit. Permettez-moi d’abord de poser deux points généraux qui encadreront mon propos.
Premièrement, avant de définir des revendications politiques au sens étroit — c’est-à-dire des demandes adressées à l’État — il nous faut parler des intérêts de la société dans son ensemble, de l’humanité, tels qu’ils s’expriment à travers le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux et la société civile au sens large.
C’est le cœur de ma conception du socialisme. Cela nous aide à éviter de tomber dans le piège de définir nos objectifs avant tout en termes de politiques susceptibles d’être adoptées à court terme par le Parlement britannique.
Deuxièmement, lorsqu’on traite d’une question de politique étrangère aussi spécifique que l’appartenance à l’OTAN, il faut considérer l’ensemble des rapports entre le capital et la société qui constituent le contexte de l’OTAN et des autres alliances militaires.
Pour illustrer ce que j’entends par là. Examinons le grand crime de guerre du XXIe siècle : le génocide israélien à Gaza, et les guerres expansionnistes illégales d’Israël au Liban et en Cisjordanie.
On pourrait arguer que l’OTAN n’y est guère formellement impliquée. Ce serait absurde. Israël est reconnu et défini dans le droit américain comme un allié majeur de l’OTAN. L’Arabie saoudite et les autres États du Golfe entretiennent eux aussi d’innombrables liens avec les puissances de l’OTAN.
Les principales puissances de l’OTAN, dont le Royaume-Uni, ont activement facilité ce génocide.
Ces dernières semaines, alors que le Royaume-Uni piétinait le droit à la liberté d’expression en traitant les actions directes contre Israël comme du terrorisme, un autre pays de l’OTAN, la Suède, accueillait un salon d’armement d’Elbit Systems pour commercialiser ses technologies auprès des puissances de l’OTAN.
Tout cela suffit à nous faire souhaiter le démantèlement de l’OTAN — tout comme nous souhaitons la suppression du programme européen de réarmement, le désarmement nucléaire, et la redéfinition de la notion même de « sécurité » comme préoccupation humaine et non étatique.
Dans ce cadre, que penser de la Russie et de l’Ukraine ? L’Ukraine est soumise depuis 2014 à une invasion et une occupation, et depuis 2022 à une guerre totale menée par la Russie, qui n’est pas seulement une puissance extérieure à l’OTAN mais, dans le discours géopolitique, l’un de ses principaux ennemis.
Face à cela, les forces politiques « de gauche » en Europe, y compris au Royaume-Uni, ont adopté deux positions très distinctes.
La première est de reconnaître et de soutenir la résistance ukrainienne, comme les socialistes ont toujours reconnu le droit des peuples — des Fenians irlandais à nos jours — à résister au colonialisme.
Pour illustrer ce point : lors des grandes manifestations londoniennes pour Gaza, un groupe d’entre nous portait une banderole « De l’Ukraine à la Palestine, l’occupation est un crime ». La grande majorité des manifestants nous ont accueillis favorablement, mais pas les organisateurs de ces cortèges — la coalition Stop the War — qui ont évité de reconnaître le caractère justifié de la résistance ukrainienne et de dénoncer l’occupation des régions orientales de l’Ukraine par des régimes fantoches soutenus par la Russie depuis 2014.
Cette position, que l’on appelle le « campisme », repose sur la conviction que le camp géopolitique antiaméricaniste de la Russie, de la Chine et de l’Iran serait d’une façon ou d’une autre moins dangereux que les États-Unis et leurs alliés. Les personnes plus âgées ici présentes y reconnaîtront une forte empreinte post-stalinienne.
La question politique concrète sur laquelle cette divergence est déterminante est celle des livraisons d’armes à l’Ukraine. Les « campistes » s’y opposent spécifiquement, se retrouvant ainsi du même côté que les partis d’extrême droite européens soutenus par Poutine.
Ma position est que nous ne pouvons pas nous opposer à ces livraisons, même si elles proviennent de puissances de l’OTAN qui arment simultanément Israël. Je rejoins les socialistes ukrainiens qui ont salué les appels des partis de gauche scandinaves à interdire les exportations d’armes vers tous les pays — sauf l’Ukraine.
Deux mythes campistes à déconstruire
Je voudrais mentionner deux mythes campistes invoqués pour justifier le refus de soutenir la résistance ukrainienne.
Le premier est que l’Ukraine mènerait une « guerre par procuration » pour l’OTAN, et que l’OTAN aurait en quelque sorte poussé la Russie à envahir l’Ukraine.
En réalité, l’élargissement de l’OTAN vers l’Europe de l’Est depuis les années 1990 visait d’abord à tenter de contrôler, puis à contenir la Russie — pas à la détruire. Rappelons que les puissances de l’OTAN ont pleinement soutenu le bain de sang russe en Tchétchénie au début des années 2000, et ont même envisagé que la Russie rejoigne l’OTAN elle-même.
Ensuite, l’élargissement de l’OTAN ne peut pas être compris comme le seul facteur, ni même le principal, dans l’évolution des relations entre la Russie et les puissances européennes. Il faut le mettre en regard avec l’intégration du capital russe dans le système mondial, la résurgence dans les années 2000 du capital russe d’une part, et l’émergence de puissants mouvements sociaux en Ukraine, en Russie et dans l’ensemble de l’ex-Union soviétique d’autre part — puis, sous Poutine, le revanchisme impérialiste russe.
Ce revanchisme est redouté non seulement en Ukraine mais dans d’autres pays d’Europe de l’Est, les États baltes en particulier, et c’est la raison du soutien massif à l’appartenance à l’OTAN dans ces pays.
Au Mexique, les gens craignent un agresseur impérialiste. En Estonie, c’est un autre.
C’est une raison de conjuguer l’opposition à l’OTAN avec des discussions concrètes sur les moyens dont disposent les populations de ces pays pour se protéger de l’agression impérialiste russe.
L’autre mythe, courant en 2022, était qu’il faudrait s’opposer à l’aide militaire à l’Ukraine parce que la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire. Ce raisonnement minimisait :
a) Toute analyse de l’effet paralysant et terrorisant des armes nucléaires sur la société civile — un effet qui s’est prolongé bien au-delà de la guerre froide.
b) Les destructions réelles causées par les armes conventionnelles, comme la destruction du barrage de Kakhovka ou les actes provocateurs de la Russie à la centrale nucléaire de Zaporijjia.
c) Le contrefactuel : la situation dans laquelle se trouverait aujourd’hui l’Europe de l’Est si aucune aide militaire n’avait été fournie à l’Ukraine.
Quatre axes d’action pour la gauche
Pour conclure, je voudrais donner mon avis sur quelques questions politiques immédiates.
Premièrement, nous pouvons — et devons — nous opposer au programme massif de réarmement général.
Deuxièmement, nous pouvons soutenir les livraisons d’armes à l’Ukraine, non seulement par les États, mais aussi par le vaste effort de la société civile — notamment celui des Ukrainien·nes vivant en Europe occidentale et au Royaume-Uni.
Troisièmement, nous pouvons engager un dialogue avec le mouvement ouvrier et la société civile dans les pays d’Europe de l’Est où la crainte d’une invasion et d’une ingérence russes est très réelle — par exemple dans les États baltes.
Quatrièmement, nous devons réfléchir à notre réaction aux manœuvres de déstabilisation menées par la Russie en Europe occidentale, principalement par le biais du soutien à l’extrême droite. Nos réponses à ces manœuvres doivent s’inscrire dans notre effort de renforcement du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux pour battre l’extrême droite — plutôt que de nous reposer uniquement ou principalement sur les réponses de l’État.
Notes sur deux points soulevés lors de la discussion
Le mythe des négociations d’Istanbul
Je fus surpris d’entendre à nouveau affirmer qu’en avril 2022 les pourparlers de paix d’Istanbul avaient échoué parce que Boris Johnson avait persuadé Volodymyr Zelensky de rejeter l’accord proposé. Je pensais que cette fable, un temps répandue dans certains cercles « de gauche », avait depuis été abandonnée. Avec quatre années de recul, il devrait être évident pour davantage de personnes que c’est un ensemble complexe de problèmes qui a torpillé les pourparlers de paix — au premier chef la question de quelles « garanties de sécurité » pouvaient être offertes à l’Ukraine, et par qui.
Rappelons la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement ukrainien. Son pays venait d’être soumis à la plus grande invasion terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Des informations leur parvenaient sur les crimes de guerre de l’armée russe à Boutcha et ailleurs. On leur demandait de consentir à céder des pans du territoire ukrainien en échange de « garanties de sécurité » trop vagues.
L’Ukraine avait renoncé à son arsenal nucléaire en 1994, en échange de garanties de sécurité de la part de la Russie et des puissances occidentales sur le respect de son territoire souverain — des garanties violées dès 2014, lorsque la Russie a apporté son soutien militaire aux « républiques » proto-fascistes du Donbas, tandis que la réaction des puissances occidentales restait limitée.
Boris Johnson est-il allé faire la leçon à Zelensky dans un sens agressif et antirusse ? Probablement. Zelensky et ses collaborateurs étaient-ils assez imprudents pour prendre Johnson au mot, voire agir sur ses conseils ? Rien ne le donne à penser, comme l’ont fait remarquer à l’époque Taras Fedirko et Volodymyr Artiukh. La caricature de l’épisode d’avril 2022 a principalement servi les « gauchistes » occidentaux qui ne voulaient pas interroger la nature réelle des agissements de la Russie et du revanchisme impérialiste qui les sous-tend.
Répression en Ukraine et en Russie : une comparaison impossible
La question des atteintes aux droits humains et de la répression politique en Ukraine a été soulevée, et j’ai répondu qu’elles ne sont comparables ni dans leur ampleur ni dans leur nature à celles qui sévissent en Russie. Mon souci n’est pas de les minimiser, mais de contrer le minable récit « gauchiste » qui les invoque pour « prouver » que la guerre est menée par deux parties également responsables et également malveillantes, dont aucune ne mérite le soutien — ni, spécifiquement, des armes.
Les atteintes aux droits humains en Ukraine sont bien documentées, notamment par Zmina et le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv. Les mauvais traitements infligés aux civils accusés de « collaboration » avec les forces d’occupation russes, ainsi qu’aux prisonniers de guerre, sont répandus. Mais aucune comparaison sérieuse n’est possible entre ces faits et les océans de répression déversés au cours des quatre dernières années par le Kremlin dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie et en Russie même.
Il y a eu des dizaines de milliers de disparitions forcées de civils dans les territoires occupés et un enlèvement systématique d’enfants ; les organisations russes de défense des droits humains — toutes contraintes, à la différence de leurs homologues ukrainiennes, d’opérer hors du pays — estiment qu’il y a au moins trois mille prisonniers politiques ; et la terreur d’État contre toute forme d’activité politique a pratiquement éteint la liberté d’expression et la liberté de réunion.
De nombreux socialistes et libéraux russes qualifient cela d’une nouvelle forme de fascisme. Personne, au sein du Parti vert ou ailleurs, ne sera en mesure de décider quoi faire, sans une lecture claire de l’interaction entre guerre et dictature.
Simon Pirani est chercheur, écrivain et conférencier, et l’auteur de « Burning Up: A Global History of Fossil Fuel Consumption » (Pluto Press, 2018). Son principal domaine de recherche est la sortie des énergies fossiles, en particulier la manière dont les systèmes technologiques, sociaux et économiques évoluent. Ses travaux antérieurs, comme historien et chercheur en énergie, portaient sur la Russie, l’Ukraine et d’autres pays de l’ex-Union soviétique. Son livre « The Russian Revolution in Retreat 1920-24: Soviet Workers and the New Communist Elite » (Routledge, 2008) était une étude d’histoire politique de la classe ouvrière. Un autre livre, « Change in Putin’s Russia: Power, Money and People » (Pluto Press, 2010), s’appuyait sur son travail de journaliste. Il est professeur honoraire à la School of Modern Languages & Cultures de l’Université de Durham (Royaume-Uni). De 2007 à 2021, il a été chercheur principal (Senior Research Fellow) à l’Oxford Institute for Energy Studies, où il travaillait sur le programme de recherche sur le gaz naturel.
La version originale anglaise de ce texte est initialement parue sur People and Nature. Cette traduction française, par Adam Novak, est initialement parue sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières.
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