Les milliardaires russes face à un dilemme — Poutine menace et protège leur fortune, par Ilya Matveev – 14 juillet 2026

Parmi les huit milliardaires retirés de la liste russe de Forbes en 2026, quatre seulement ont été exclus parce que leurs affaires avaient perdu de la valeur. Trois autres ont vu leurs actifs nationalisés par l’État : Dmitri Kamenshchik a perdu l’aéroport moscovite Domodedovo, Konstantin Strukov ses mines d’or, et Denis Shtengelov son conglomérat agroalimentaire. Enfin, une personne, Arkady Volozh, fondateur de Yandex, a été retirée de la liste à la suite de la renonciation à sa citoyenneté russe.

Dans l’ensemble, la classe des milliardaires russes se porte bien. En 2026, sa richesse collective a finalement dépassé le niveau de 2021 — 697 milliards de dollars (environ 635 milliards d’euros) contre 663 milliards de dollars (environ 603 milliards d’euros). Cette reprise a été rendue possible par la réorientation largement réussie des exportations vers des marchés non occidentaux, l’expansion du marché intérieur de consommation, et la saisie des actifs occidentaux en Russie. Néanmoins, le spectre des nationalisations de temps de guerre plane, et d’ici mi-2026, les moteurs de la croissance patrimoniale liée à la guerre seront vraisemblablement épuisés.

Les oligarques russes se trouvent dans une position inconfortable. Les possibilités d’internationalisation sont sévèrement limitées par les sanctions occidentales. La croissance intérieure est elle aussi problématique : en 2025, le produit intérieur brut (PIB) de la Russie n’a progressé que de 1 %, tandis que l’économie civile s’est en réalité contractée. Les gains faciles que représentait l’expansion de parts de marché intérieures par la saisie des opérations occidentales en Russie ont déjà été cueillis. Une expansion ultérieure sur le marché intérieur est sans doute possible, mais elle exigerait des investissements massifs à long terme. La question est de savoir s’il vaut la peine d’investir quand l’État peut simplement nationaliser vos actifs.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le profil et la tribune d’Andrey Melnichenko dans The Economist. L’un des hommes les plus riches de Russie — avec des actifs dans les secteurs des engrais, des mines et de l’énergie — il avait jusqu’alors accordé très peu d’entretiens. Il a cette fois saisi une occasion idéale de communication, bénéficiant de pages de portrait en lumière tamisée et d’une tribune pour exposer ses vues en détail.

À son niveau le plus élémentaire, la démarche de Melnichenko s’apparente à une longue déclaration de loyauté. Dans une scène digne de la propagande stalinienne, il raconte avoir remercié le président Vladimir Poutine de lui avoir fait comprendre qu’« on ne peut pas avoir un pays pour gagner de l’argent et un autre pour la sécurité, l’avenir de sa famille et la vraie vie » — et ce, juste après lui avoir anxieusement demandé si le dossier posé sur la table de Poutine contenait du kompromat le concernant. Dans sa tribune, Melnichenko place au centre de sa réflexion le concept de souveraineté — le terme de prédilection de Poutine — et déclare qu’aligner sa stratégie sur un État qui considère les grandes entreprises comme faisant partie de sa capacité stratégique est « la seule [voie] qui ne requiert pas d’abandonner l’avenir ».

Selon Melnichenko, les contrats et les investissements sont mieux protégés par le soutien d’un État fort. C’est là une ironie évidente, puisque l’État russe est précisément la menace que Melnichenko cherche à désamorcer, en utilisant notamment son profil et sa tribune dans The Economist à cette fin. Le journaliste Arkady Ostrovsky, qui a réalisé le portrait, prétend que Melnichenko fait preuve d’une certaine audace en prenant la parole, alors que ses propos témoignent d’une totale conformité aux vœux de Poutine.

Melnichenko n’est pas le premier milliardaire russe à offrir une telle déclaration de loyauté dans la presse occidentale. En 2007, Oleg Deripaska déclarait déjà fameusement au Financial Times : « Si l’État dit qu’il faut [que je cède mon entreprise], je la cède. Je ne me sépare pas de l’État. Je n’ai pas d’autres intérêts. » Vieille de près de deux décennies, cette citation reste pertinente pour analyser le récent engagement de loyauté de Melnichenko, car le milieu des années 2000 constituait lui aussi une période difficile pour la classe des milliardaires russes. Des conditions économiques favorables avaient généré des fortunes immenses, mais les droits de propriété demeuraient incertains — le réseau des siloviki de Poutine étendait rapidement son emprise sur l’économie russe, et l’affaire Ioukos était source d’inquiétude pour les autres milliardaires. Deripaska a finalement eu gain de cause et le Kremlin a renfloué ses affaires lors de la crise économique de 2009. Moins serviteur humble de l’État qu’habile bénéficiaire de ses largesses, il a prouvé sa capacité à jouer le jeu. Il reste à savoir si Melnichenko saura en faire autant.

Le capital russe est, par nécessité, tourné vers l’intérieur. Le long bras du Trésor américain peut atteindre les entreprises russes même dans des juridictions non occidentales, limitant sévèrement les possibilités d’internationalisation. Melnichenko a probablement raison d’observer que le capital véritablement apatride appartient au passé : partout dans le monde, les entreprises cherchent à resserrer leurs liens avec leurs États respectifs. Le problème est que cette soupape de sécurité qu’était l’internationalisation était précisément ce qui avait permis de maintenir les relations État-entreprises dans la Russie de Poutine, comme plusieurs chercheurs l’ont démontré. Les conditions en Russie étaient imparfaites, mais les hommes d’affaires pouvaient toujours s’en échapper en s’installant à Londres ou en naviguant à travers le monde pendant des mois, comme Melnichenko l’a fait à bord de son immense yacht.

Désormais, cependant, les milliardaires sont coincés avec le Kremlin. Ils souhaitent des conditions institutionnelles plus stables et plus favorables en Russie, mais ne sont pas prêts à se battre pour les obtenir. Après plus de vingt-cinq ans passés à rester en dehors de la politique — selon l’exigence catégorique de Poutine — leurs capacités d’organisation sont totalement atrophiées.

Qui plus est, la création d’un environnement plus favorable aux entreprises pourrait susciter des appels à la démocratisation, qui pourraient s’avérer encore plus néfastes pour les oligarques russes que le poutinisme.

La démocratie s’accompagnera presque inévitablement de demandes de redistribution économique. Les inégalités dans la Russie de Poutine sont extrêmement élevées ; les grandes fortunes sont perçues comme illégitimes, et une large partie de la société russe est instinctivement égalitaire. Par ailleurs, alors que Melnichenko et ses semblables cherchent protection auprès de Poutine, tout changement de direction les considérerait comme faisant partie de l’ancien régime de Poutine — ce qu’ils sont effectivement, l’ayant financé par des pots-de-vin. En pratique, la démocratie représenterait pour la classe des milliardaires une chute de Charybde en Scylla.

De là le flou absolu de Melnichenko sur ce qu’il propose et envisage concrètement de faire en Russie. Melnichenko et les autres milliardaires veulent — et ont probablement besoin — d’agir, mais toute prise de position active recèle de multiples dangers.

Si le régime russe était intelligent et flexible, il ferait le premier pas en négociant un nouveau modèle dans lequel le Kremlin s’engagerait de manière crédible à offrir un environnement des affaires stable et sécurisé, en échange d’un afflux massif d’investissements. C’est difficilement envisageable tant que la guerre se poursuit et que la politique est dominée par des généraux du FSB anonymes. Les milliardaires russes sont les otages de Poutine et partageront le sort de son régime.

Ilya Matveev est politologue, spécialiste de l’économie politique russe et internationale. Il est, avec Ilya Budraitskis, l’auteur de Russia’s New Imperialism (2026).

La version originale anglaise de cet article est parue initialement dans The Moscow Times. Cette traduction française, par Adam Novak, est d’abord parue sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières.

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