Après l’utopie, le présent, par Hamza Esmili – 13 mars 2025

De Les Temps qui restent

Chronique d’une libération – reportages de Syrie 3/4

À la tête du Comité de libération du Levant (HTC), Abou Mohammed al-Joulani, islamiste autoritaire, tenait la ville d’Idlib d’une main de fer. Pourquoi cet homme a-t-il refusé d’instaurer le califat et créé plutôt un « Gouvernement du salut syrien » ? Pourquoi la lutte contre la tyrannie d’Assad lui parut-elle être voie de rédemption collective ? Qui furent les figures charismatiques du soulèvement ? Et surtout, qui est ce nouveau Président – de son nom civil d’Ahmed al-Charaa – à l’étrange parcours, du nationalisme au jihad, et du jihad à une sorte de néo-ottomanisme éclairé ? Qu’espérer de ce salut messianique issu de l’islamisme radical ? Nationalisé, sécularisé, se tiendra-t-il à la hauteur d’une quête de justice pour tous ?

Quelle est la signification d’un voyage nocturne à nul autre pareil ? Sans doute, d’abord, celle de la souffrance qui précède la consolation. Al-Isra’ wa al-mi‘rāj sont deux voyages : l’un horizontal, ancré dans la scène terrestre et marqué par l’effort et la difficulté ; l’autre vertical, ascension de grâce où Muhammad rencontre son Créateur.Cette succession se retrouve à plusieurs moments de l’histoire prophétique, la récompense [minha] suit l’épreuve [mihna], telle est la voie et la règle divines, le meilleur suit le pire.

À quoi songent les fidèles écoutant le prêche du vendredi ? La parole sacrée est-elle instantanément comprise dans les termes plus modestes – mais non moins tragiques – de l’histoire terrestre ? Dans la vieille ville d’Alep, à la Mosquée des compagnons, partiellement effondrée, ce jour-là comble sans être débordée, l’imām sur le minbar ne fait guère allusion aux événements miraculeux ayant abouti quelques semaines plus tôt à la chute du dictateur qui avait juré de brûler le pays. Son public de l’heure canonique n’en pense-t-il pas moins aux morts, aux disparus, aux ventres désespérément vides, aux mille épreuves quotidiennes à surmonter ?

L’énigme de la traduction symbolique peut momentanément être laissée de côté. Le triomphe aussi soudain qu’inattendu de la révolution a obéi à une dynamique historique singulière, qui atteste en elle-mêmed’une vigoureuse réitération de la question théologico-politique. Ce Comité de libération du Levantn’avait-il pas établi, avant même de vaincre l’État de barbarie, un gouvernement se réclamant solennellement du salut ? Ces jeunes libérateurs, certains trop jeunes pour avoir participé au grand élan révolutionnaire survenu près de quinze années auparavant, ne se sont-ils pas élancés sur le chemin de Damas au nom de la foi et du devoir sacré ?

On pointe le danger de la prise de pouvoir d’islamistes radicaux. L’Afghanistan des Talibans vient à l’esprit des commentateurs occidentaux, lui-même réminiscence du traumatisme fondateur de la révolution islamique d’Iran. On se souvient des textes de Michel Foucault – précurseur d’une longue lignée d’auteurs convaincus d’indulgence envers une « spiritualité politique » aboutissant immanquablement à la férocité théocratique. La Syrie, vieille terre gorgée de sang et de visions d’apocalypse, est-elle condamnée au pire ?

Aux atrocités de l’État islamique s’oppose pourtant la lumineuse théologie de la résistance pacifique de Jawdat Said et de Abd al-Akram Saqqa, ce dernier ayant fait de la ville de Deraya le phare de la révolution des débuts, avant d’être à son tour impitoyablement englouti par l’État de barbarie. L’heureuse exception permet de révoquer une sentence valable de toute éternité. Elle ne peut néanmoins suffire à rendre compte de la réalité d’une libération placée sous le signe du salut. Peu après la prière, aux abords de la citadelle d’Alep que visitent une nuée de familles en villégiature, au milieu de ces scènes de la vie populaire que l’on trouve d’un bout à l’autre du monde arabe, ces mêmes jeunes soldats venus d’Idlib dansent fiévreusement le dabké, quoique perpétuellement interrompus par des badauds en quête de photos-souvenir avec les libérateurs. Sont-ce vraiment eux qui ont conduit le djihād victorieux  ayant terrassé l’État de barbarie ? 

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Hamza Esmili est socio-anthropologue du religieux, spécialiste des aspirations théologico-politiques populaires en contexte de crise collective, en particulier parmi les sociétés maghrébines et les communautés issues de l’immigration postcoloniale en Europe.

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