Conservatisme révolutionnaire. Entretien avec Melinda Cooper – 14 mars 2025

Dans son dernier ouvrage, Melinda Cooper appelle à envisager les décennies d’hégémonie néolibérale comme le succès d’une contre-révolution préventive. Au milieu des années 1970, explique la sociologue australienne, les milieux d’affaires et leurs alliés dans le monde académique étaient persuadés que les tensions sociales dont ils étaient les témoins portaient en elles le danger d’une sortie imminente du capitalisme. Aussi ont-ils conclu que le compromis néokeynésien d’après-guerre, qu’ils avaient toléré jusque-là, devait être mis au rebut.

Davantage qu’un frein à l’intervention de la puissance publique dans la répartition des richesses et la couverture des risques, le néolibéralisme a imposé une double inversion de priorités. D’une part, en subordonnant la recherche du plein emploi au maintien de la stabilité des prix, les gouvernements n’ont plus cessé de proclamer leur allégeance aux équilibres budgétaires. Mais d’autre part, afin de conjurer les effets déflationnistes de ce vœu de rigorisme, ils ont compensé leur renoncement à stimuler la demande en menant une vigoureuse politique de l’offre. Autrement dit, la croissance économique sera désormais exclusivement gagée sur des avantages fiscaux et des dérégulations destinées à rétablir la confiance des détenteurs de capitaux dans la profitabilité des investissements.

Combinant l’austérité pour les salariés avec une libéralité extravagante pour les propriétaires de titres financiers, la contre-révolution néolibérale est entrée dans une zone de turbulences fatale lors de la crise bancaire de 2008. Toutefois, comme le souligne Melinda Cooper dans l’entretien qu’elle nous a donné, le régime qui est en passe de lui succéder ne ressemble pas plus à un retour du keynésianisme qu’elle a répudié qu’à la révolution anticapitaliste qu’elle entendait conjurer.

Encouragés par les mesures assurant la stagnation des salaires et l’appréciation du capital, les contre-révolutionnaires les plus audacieux n’ont pas attendu les premiers signes d’épuisement du néolibéralisme pour abattre le troisième pilier du capitalisme managérial d’après-guerre : non contents de s’en prendre à l’État providence et aux syndicats ouvriers, ils ont œuvré, sinon à la destruction, du moins à la transformation de la firme caractéristique de la période précédente, à savoir la société anonyme dont la propriété est répartie entre une multiplicité d’actionnaires et où le pouvoir est exercé par des managers salariés.

Derrière une rhétorique qui promet de démocratiser la finance et de détrôner la technocratie, Melinda Cooper discerne la résurgence d’un âge doré où pouvoir et propriété sont à nouveau réunis dans les mains d’un seul homme ou d’un petit nombre d’associés. Ainsi en va-t-il de ces anciennes start-ups qui, même lorsqu’elles sont cotées en bourse, demeurent entièrement contrôlées par leur fondateur, mais aussi des fonds d’investissements, dont les partenaires restructurent et dépècent à leur guise les entreprises dont ils s’emparent.

Or, ce sont précisément ces nouveaux « barons voleurs » qui forment aujourd’hui la garde rapprochée de Donald Trump. Peu disposés à se contenter des abattements d’impôts et du relâchement des régulations dont ils bénéficiaient déjà lors de la période contre-révolutionnaire qui s’achève, ces oligarques nourrissent à présent de plus grandes ambitions : ils comptent en effet sur le 47ème président des États-Unis pour détruire les institutions responsables de la protection sociale et de la délivrance des services publics, mais aussi pour leur accorder la gestion des tâches dont la puissance publique n’est plus en mesure de s’acquitter.

Reste que s’il veut pouvoir vendre l’État fédéral à la découpe, Donald Trump a besoin d’avoir les coudées aussi franches que ses compères au sein de leurs entreprises. Telle est alors la portée de la « Théorie de l’exécutif unitaire », qui prétend que le chef de l’État doit être en mesure d’exercer son pouvoir sans entraves, et dont la mise en œuvre est à l’ordre du jour. Au retour du capitalisme patrimonial se conjugue par conséquent l’avènement d’une présidence autocratique – soit un régime auquel Melinda Cooper réserve le nom de conservatisme révolutionnaire.

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