« L’antisémitisme est un danger pour les Juifs et pour le mouvement social tout entier ». Entretien avec Jonas Pardo et Samuel Delor – 13 mars 2024

Publié initialement dans daï ! #4 : Vous avez dit « Juif de gauche » ?

Jonas Pardo et Samuel Delor sont les co-auteurs du Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme (Éditions du commun, 2024). Il s’agit à la fois d’une synthèse historique qui permet de comprendre l’antisémitisme sur le temps long et d’une compilation organisée de propositions à destination du mouvement social. Leurs auteurs nous y apprennent à reconnaître les mécanismes antisémites souvent cryptés pour les combattre efficacement.

Daï : Quels visages prend aujourd’hui l’antisémitisme ? Assiste-t-on depuis le 7 octobre à une bascule ? 

Jonas Pardo et Samuel Delor : Il prend la forme de gestes d’hostilité et d’attitudes qui vont de la moquerie ou du regard hostile jusqu’à l’homicide en passant par une palette de violences : passage à tabac, menace, dégradation de biens, cambriolage, incendie ou tentative d’incendie, attaque à l’arme blanche ou à l’arme à feu, viol, harcèlement, exclusion et discrimination. 

C’est également un ensemble de discours qui précèdent les actes, les légitiment et qui désignent les Juif·ves comme cibles de ces actes. La profusion des discours antisémites – notamment depuis qu’ils s’expriment dans l’espace médiatique et politique – placent les Juif·ves dans une alerte constante.

Il faut néanmoins distinguer les actes antisémites des discours qui participent d’une dynamique de diffusion de l’antisémitisme. Au XXIᵉ siècle, de nombreuses personnes qui diffusent l’antisémitisme ne se perçoivent pas comme antisémites. C’est le cas pour d’autres formes d’oppression comme le sexisme mais l’antisémitisme étant associé au mal, au nazisme, à l’éradication d’êtres humains par millions, l’accusation d’antisémitisme rencontre des mécanismes de déni et de minimisation extrêmement rigidifiés, alors même qu’augmentent les actes antisémites.

L’augmentation subite des actes antisémites après le 7 octobre s’inscrit dans une dynamique qu’on observe depuis les années 2000. Chaque épisode de violences au Proche-Orient est suivi d’une explosion d’actes antisémites. Par ailleurs, on voit depuis l’attentat de la rue Copernic en 1980 un « effet d’activiste » ; les chiffres montrent que la médiatisation des actes antisémites précipite d’autres passages à l’acte. D’autres augmentations brutales des actes antisémites ont eu lieu à l’occasion des mouvements sociaux impulsés ou rejoints massivement par l’extrême droite : les Gilets jaunes, les manifestations contre le pass sanitaire ou encore la Manif pour tous. 

Depuis la fin des années 1960, l’antisémitisme se diffuse notamment par une attitude de suspicion. Les Juif·ves français·es sont suspecté·es d’être responsables ou complices des agissements du gouvernement israélien. Dans cette ère du soupçon, il est parfois difficile de percevoir où commence l’antisémitisme, même si de nombreux Juif·ves ressentent une angoisse profonde. L’expression « d’antisémitisme d’atmosphère » s’est imposée dans le débat public pour rendre compte de ce ressenti, mais ce concept ne permet ni de convaincre ni d’objectiver l’antisémitisme. La dénonciation de l’antisémitisme doit s’appuyer sur l’histoire, sur des données et des faits précis.

L’autre difficulté qui fait obstacle à la reconnaissance de l’antisémitisme est la superposition des accusations antisémites ancestrales et la réalité de crimes de guerre commis par l’armée israélienne. Par exemple, des soldats israéliens ont réellement assassiné des enfants palestiniens, et il est évidemment légitime de dénoncer ces faits. Dans le même temps, certains accusent les soldats israéliens de vol d’organes de Palestiniens à Gaza. Sans être expert de chirurgie transplantatoire, tout un chacun imagine bien que le prélèvement d’organes nécessite l’utilisation d’une chambre et de matériel stériles, des connaissances en chirurgie, des conditions qu’il est impossible de réunir dans le contexte des ruines de Gaza. 

Ces accusations de vol d’organes ont donc plus à voir avec la réactivation d’accusations de crimes rituels selon lesquelles les juifs kidnapperaient et tueraient des enfants pour tirer un bénéfice de leur sang ou de leurs organes, qu’avec la solidarité internationale. 

Lorsque un locuteur dénonce des vols d’organes sur les Palestiniens à Gaza,  il faut bien avoir en tête qu’il ne parle plus de vrais soldats israéliens ou de Palestiniens réels, mais active un imaginaire antisémite. Cette rumeur a été relayée par de nombreux sites conspirationnistes, mais également par Al-Jazeera ou des personnalités comme Rima Hassan qui a depuis supprimé ses posts sur X. La dénonciation des crimes de guerre se base sur des faits et est en même temps recouverte par un imaginaire antisémite. De la même manière qu’à travers la légitime dénonciation des violences sexuelles commises par Roman Polanski ou Harvey Weinstein, a pu être mobilisé un imaginaire antisémite sur les hommes juifs prédateurs sexuels, il faut arriver à distinguer les faits de leur grille de lecture antisémite.

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Jonas Pardo est directeur de l’association Boussole antiraciste. Il crée et anime des formations à la lutte contre l’antisémitisme auprès de collectifs, d’associations, de syndicats, de médias et de partis politiques. Il a été fait partie des fondateurs de Golem.

Samuel Delor est enseignant. Sa grand-mère paternelle, Bella Swiatly, juive polonaise, a participé à fonder l’un des premiers réseaux de résistance de la Haute-Vienne, à Châtellerault. Cette histoire familiale est l’un des fondements de son engagement syndical et politique.

Ils sont tous les deux militants syndicalistes et engagés dans le combat contre l’antisémitisme et tous les racismes et ont publié ensemble le Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme aux éditions du Commun.

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