Lorsqu’en 2016, Donald Trump accède pour la première fois à la Maison blanche, les vaincus troquent bientôt leur stupeur initiale contre deux types d’interprétations. Pour les uns, le succès du magnat de l’immobilier procède d’une révolte, certes mal dirigée, contre l’ordre néolibéral des décennies précédentes. Tout milliardaire qu’il est, le candidat républicain aurait réussi à galvaniser ceux qu’on appelle les « perdants » de la mondialisation en leur promettant tout à la fois de relocaliser les industries, de fermer les frontières aux travailleurs migrants et de venger le peuple des humiliations infligées par les élites culturelles. À l’inverse, les tenants de la seconde interprétation insistent plutôt sur les continuités entre la nouvelle administration et celles qui l’ont précédée. Car derrière les postures populistes de Donald Trump, la fiscalité régressive et la déréglementation des flux financiers sont plus que jamais à l’ordre du jour. Loin du changement radical annoncé, on n’assisterait qu’au ravalement de façade d’un capitalisme ébranlé par la crise de 2008.
Aux yeux de l’historien canadien Quinn Slobodian, la thèse d’une rupture avec le néolibéralisme n’est pas fondée. Pour autant, il se garde bien de sous-estimer la nouveauté représentée par le trumpisme. Son attention se porte en effet sur les mutations internes au néolibéralisme dont le second mandat de Donald Trump est aujourd’hui l’aboutissement. C’est que pour lui, néolibéral n’est pas le nom d’une doctrine économique fixée dans le marbre et attachée à la libre circulation des facteurs de production. Il y voit plutôt l’expression changeante d’un souci persistant : celui de sanctuariser la rentabilité du capital en la préservant des menaces auxquelles l’exposent les manifestations de la souveraineté populaire.
Ainsi, après la crise de 1929, les néolibéraux se sont surtout alarmés de l’essor des totalitarismes. Le nazisme, et bien davantage encore le communisme. Puis, dans les premières décennies d’après-guerre, leur inquiétude s’est déplacée vers le « socialisme rampant » qu’ils associaient aussi bien au compromis social keynésien qu’à la décolonisation du Sud global. Pour autant, les penseurs néolibéraux que Quinn Slobodian décrit dans son livre Les Globalistes n’ont pas plaidé pour le retour au laisser-faire d’avant 1914. Ils ont plutôt milité pour un redéploiement du pouvoir d’État et des règles du droit international destiné à prémunir les mécanismes du marché contre les demandes d’égalité susceptibles de les compromettre.
Jusqu’à la fin de la guerre froide, les intellectuels dont Quinn Slobodian étudie la trajectoire demeurent relativement confiants dans la possibilité de discipliner les régimes démocratiques. En revanche, la chute de l’empire soviétique les trouve paradoxalement un peu désenchantés mais aussi plus ambitieux qu’auparavant. Désormais convaincus que la démocratie, même dûment corsetée, est incompatible avec l’épanouissement de la liberté telle qu’ils la conçoivent, certains d’entre eux, généralement qualifiés de libertariens, vont alors imaginer des solutions plus radicales.
Les uns, dont Quinn Slobodian relate les aventures dans Le Capitalisme de l’apocalypse, gagent l’avenir dont ils rêvent sur la multiplication de zones franches. Celles-ci sont tantôt constituées en cités-états souveraines et tantôt insérées dans le territoire d’Etats-nations existants. Mais dans les deux cas, l’important est que ces enclaves soient affranchies de toute forme de contrôle démocratique. Quant aux protagonistes de Hayek’s Bastards, le plus récent des livres de l’historien, c’est sur la réhabilitation de thèses que l’on croyait définitivement disqualifiées, en matière de monnaie, d’intelligence et même de race, qu’ils entendent construire une société imperméable aux revendications égalitaires.
Longtemps, les « bâtards de Hayek » dépeints par Slobodian sont restés cantonnés dans les marges sulfureuses du monde académique. Reste que désormais, leurs disciples et leurs idées sont au cœur de l’appareil d’État de la plus grande puissance mondiale. C’est pourquoi il nous a semblé si important de demander à l’historien des mutations de la pensée néolibérale de nous éclairer sur la généalogie du trumpisme.
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