Pourquoi à gauche on aime Poutine ? Entretien avec Ilya Budraitskis et Ilya Matveev – 25 septembre 2026

Du Grand Continent

Grand Continent: Pourquoi, selon vous, plusieurs forces politiques à gauche en Europe ont-elles toujours du mal à reconnaître l’impérialisme russe ? En quoi votre lecture se distingue-t-elle des différentes manières existantes d’appréhender le fait impérial et des analyses concurrentes de la politique russe d’aujourd’hui ?

Ilya Matveev: Nous nous inscrivons en effet dans les débats de la gauche actuelle. Or, au sein de celle-ci, on constate trop souvent que le cas russe n’est pas reconnu comme un impérialisme. Au contraire, notre livre propose de le prendre d’emblée et sans équivoque pour ce qu’il est : un impérialisme à part entière.

Il existe en effet un certain paradoxe. D’un côté, même l’analyse la plus superficielle suffit à établir le caractère impérialiste du régime russe. La rhétorique de Vladimir Poutine va répétant qu’il s’agit de récupérer les « terres originelles » du pays, mais aussi que les Russes et les Ukrainiens ne forment qu’un seul peuple et devraient, par conséquent, former un seul État – ou à la rigueur deux États liés aussi étroitement que possible. Il est donc évident que la Russie mène une politique étrangère agressive à l’égard de l’Ukraine et de nombreux pays de l’espace post-soviétique, et on ne peut nier le caractère impérialiste de cette politique.

Pourtant, certains auteurs de gauche soutiennent que la Russie n’exporte pas assez de capitaux et ne correspond pas exactement à la définition léniniste de l’impérialisme. D’autres vont jusqu’à la dépeindre en victime d’un impérialisme américain prêt à tout pour étendre l’OTAN vers l’Est et face aux incursions duquel la Russie ne ferait qu’entreprendre des actions défensives. Le déclenchement de la guerre en Ukraine ne serait à ce titre qu’une guerre préventive et défensive contre l’OTAN. 

Malheureusement, il existe donc tout un pan de la gauche internationale qui refuse de considérer l’impérialisme russe comme un impérialisme. Il s’agit tantôt d’une position politiquement orientée, traduisant une absence de volonté de condamner le régime poutinien, tantôt d’un véritable angle mort théorique. Dans cette seconde perspective, l’impérialisme ne pourrait être qu’occidental, la politique des autres pays ne pouvant donc pas relever de cette appellation : elle pourrait être violente, agressive, accapareuse, mais jamais « impérialiste » au sens propre du terme, faute de correspondre à certains critères économiques systémiques.

Notre livre prend le contre-pied de cette approche. Nous avons constaté qu’elle empêchait trop d’auteurs de gauche, y compris les plus informés et pertinents, de proposer une analyse correcte des événements en cours. Je rappelle qu’à la veille du 24 février 2022, il y avait encore des groupes de personnes qui niaient purement et simplement la possibilité même d’une invasion de l’Ukraine, et avec la plus grande fermeté. Parmi ces groupes se trouvaient notamment – et en bonne place – certains auteurs de gauche prêts à proclamer bruyamment qu’une telle invasion était impossible, inimaginable. Leur réaction s’explique largement par la cécité théorique que nous évoquons dans le livre : comment la Russie pourrait-elle attaquer si l’impérialisme est un phénomène exclusivement occidental ? Si seul l’Occident est offensif, tandis que le reste de la planète ne fait que se défendre ?

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Ilya Matveev est politologue, spécialiste de l’économie politique russe et internationale.

Ilya Budraitskis est théoricien politique et historien, spécialiste de l’histoire intellectuelle russe et de la gauche post-soviétique.

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