Les agressions qui ont visé les Alaouites en Syrie depuis la chute du régime d’Assad ne sont pas seulement le fruit amer de la mainmise des forces islamistes intégristes sur le pouvoir à Damas ; elles sont aussi la conséquence d’une compréhension communautariste dans la société. Le régime d’Assad a nourri et exploité un sentiment de solidarité (Assabia) communautaire alaouite au sein de l’appareil d’État, et cela a contribué à l’expansion des forces islamiques.
En raison de la prédominance de la perspective identitaire islamique au sein de l’opposition syrienne au régime d’Assad tout au long de son histoire, une perception s’est répandue en Syrie à partir de la fin des années 1970 selon laquelle le régime d’Assad serait un « régime alaouite ». Avec le temps, cette impression s’est transformée en une définition même du régime et demeure encore aujourd’hui ancrée dans la conscience politique syrienne. La superficialité de ce « concept » ne l’a en rien empêché de gagner une influence néfaste sur la vie politique.
Le présent article ne vise pas à nier le caractère « alaouite » du régime d’Assad, mais à affirmer que cette caractéristique ne saurait constituer un fondement déterminant d’un système aux multiples piliers, dont chacun remplit sa fonction au sein de l’ensemble du système qui, de ce fait, a pu perdurer, s’adapter à des changements majeurs dans la région et dans le monde, et rester stable pendant quatre décennies, à l’exception de la période de conflit violent avec les éléments armés des Frères musulmans, conflit qui s’est intensifié au milieu de l’année 1979 à la suite du massacre de l’école d’artillerie d’Alep, et qui a atteint son paroxysme avec le massacre perpétré par le régime à Hama au début de l’année 1982. Ces quatre décennies ont été marquées par le décès d’Assad père et la transmission du pouvoir à son fils grâce à une modification précipitée de la Constitution, une transition en douceur qui n’a suscité aucune opposition manifeste ; bien au contraire, de nombreux opposants à Assad père ont alors exprimé leur optimisme à l’égard du « jeune président ». Le régime de l’héritier est ensuite resté stable pendant une décennie, jusqu’au déclenchement de la révolution syrienne au début de l’année 2011.
La définition du régime d’Assad comme un régime alaouite reposait sur la prédominance de la composante alaouite au sein de l’armée et des services de sécurité. Cet aspect était certes important, mais il masquait la structure politique, économique et les jeux d’intérêts. En d’autres termes, cette définition dissimulait la structure du régime et ses relations internes derrière l’identité des éléments qui composaient les appareils de répression. Il n’est donc pas surprenant, dans ces conditions, que la nature criminelle du régime d’Assad soit attribuée à la « nature criminelle » de ses membres et à une « haine inscrite dans l’identité d’une communauté sectaire », plutôt qu’à une structure autoritaire qui le place dans la même catégorie que ses homologues parmi les régimes « non alaouites ». Par exemple, la dispersion du rassemblement de Rabaa al-Adawiya au Caire (2013) a été un événement sanglant et effroyable, tout comme l’a été la dispersion du rassemblement devant le quartier général de l’armée à Khartoum, ou ce qu’on a appelé le « massacre du quartier général » (2019), et dans ces deux cas, il n’y a pas lieu de parler de « haine sectaire », notion que certains utilisent pour expliquer la brutalité du régime d’Assad à l’encontre de ceux qui menacent son emprise. Nous ne nions bien sûr pas l’existence de haines sectaires, de rancœurs et de sentiments hostiles entre les confessions et les communautés ethnico-religieuses, ni l’impact de ces sentiments dans le contexte des conflits, mais nous nions que ces sentiments constituent le fondement qui permettrait d’expliquer la violence et les atrocités commises par ces régimes, et nous estimons que le fait de se laisser emporter par l’émotion sous-jacente à ces interprétations nous maintient dans le même cercle vicieux.
Définir le régime d’Assad comme « alaouite » fait nécessairement du conflit contre lui un conflit sectaire ; ainsi, au lieu de s’attaquer à la nature autoritaire du régime, on s’en prend à son « alaouisme », en pensant que ce serait la voie de la « libération », alors qu’en réalité, cela ne mène qu’à la reproduction de la structure autoritaire avec d’autres éléments.
La grande majorité des Alaouites s’est-elle rangée du côté du régime d’Assad tout au long de son histoire ? La réponse est oui. L’ensemble des Alaouites aurait-il pu un jour rejoindre la révolution syrienne pour renverser le régime ? La réponse est non. Est-ce parce que le régime a fait des Alaouites des citoyen·nes de première classe ? La réponse est non. L’explication réside dans le fait que le principal avantage offert par le régime d’Assad aux Alaouites est celui d’un sentiment de sécurité collective, c’est-à-dire la certitude absolue que « l’État » ne se retournera pas contre eux en tant que groupe et ne menacera pas leur existence. Cette assurance, à laquelle aspire toute communauté minoritaire à forte identité dans une société où les identités sont utilisées comme arme politique, constitue le pilier de la relation des Alaouites avec le régime d’Assad. La répression exercée contre des opposant·es issu·es de leur propre communauté n’a pas ébranlé leur position vis-à-vis du régime, même s’ils et elles éprouvaient de la sympathie pour les victimes. Le souci de ne pas se démarquer a toujours été présent au sein de la communauté alaouite : la sécurité du groupe prime sur celle des individus, et l’emporte même sur le droit. Pour illustrer cette relation, peut-être suffira-t-il d’évoquer l’image de Hafez al-Assad accrochée au mur d’une maison alaouite, à côté de celle du fils de la famille, détenu dans les prisons de Hafez al-Assad.
La grande majorité des Alaouites avait une double conscience : d’une part, une conscience qui voyait ce qui ne pouvait être caché – la corruption, l’autoritarisme, le racket et les crimes du régime d’Assad, et aussi la misère que vivaient les Alaouites dans leurs villages et leurs quartiers, une misère qui ne différait en rien de celle endurée par le reste de leurs compatriotes – une réalité dont toutes les populations syriennes ont pu se rendre compte après la chute d’Assad, ce qui contredit bien sûr l’idée répandue en Syrie selon laquelle les Alaouites étaient des « citoyens de première classe ». Cette prise de conscience est de nature à rendre l’Alaouite ouvert à l’opposition. Elle côtoie une seconde prise de conscience selon laquelle le régime d’Assad est, après tout, une source de sécurité collective, ce qui est de nature à dissuader l’Alaouite de rejoindre l’opposition ou, du moins, de s’engager dans l’opposition jusqu’à « renverser le régime », surtout lorsque le danger présumé (les islamistes) constitue l’alternative. Il est naturel que la généralisation de la caractérisation du régime des Assad comme « alaouite » – ce qui implique de faire porter à la communauté religieuse la responsabilité du régime – ait atténué la première prise de conscience et renforcé la seconde. On retrouve aujourd’hui une partie de cette dualité de conscience chez les partisans du pouvoir post-Assad : d’un côté, ils constatent toutes sortes de maux, tels que la corruption et l’autoritarisme, mais leur crainte de la « chute du pouvoir » les pousse au déni, ce qui conduit à la survenue de ce qu’ils souhaitent éviter, à l’instar de ce qu’ont vécu les Alaouites.
Alors que Hafez al-Assad continuait à renforcer le clanisme alaouite au cœur de l’État syrien et que des éléments alaouites totalement fidèles à Assad contrôlaient les leviers essentiels de l’État, l’impression s’est répandue parmi l’ensemble de la population syrienne que « le régime est alaouite », notamment en raison des pratiques discriminatoires en faveur des Alaouites au sein de l’État que cela a entraînées, sans prêter attention au fait que la grande majorité des Alaouites est restée pauvre et misérable dans les villages et les quartiers, constituant ainsi un réservoir politique et militaire pour le régime « protecteur ». De même, avec le régime d’Assad, les Alaouites, désormais affranchis de leur marginalisation et de tout sentiment d’infériorité, ont eu l’impression qu’ils étaient les détenteurs du pouvoir, malgré la persistance de leur pauvreté et bien qu’ils soient constamment exposés aux agressions et aux humiliations des milices pro-Assad, comme si l’injustice commise par ses proches était moins douloureuse ! Cette perception a eu un impact négatif sur la conscience collective alaouite, tant parce qu’elle a alimenté la tendance à tirer un profit matériel de cette réputation par le biais de pratiques abusives et de gains faciles, que parce qu’elle a alimenté la disposition à servir « l’État » par tous les moyens, tels que la « rédaction de rapports », accepter d’être informateurs, y compris les plus ignobles, allant jusqu’à la perpétration de massacres. C’est ce qui a fait naître chez certain·es (dont nous faisons partie) la conviction que la chute du régime d’Assad libérerait en premier lieu les Alaouites, car elle les affranchirait de l’illusion du pouvoir ; cette conviction reposait sur l’idée que l’État de l’après-Assad serait fondé sur des bases nationales et non identitaires.
Ce qui se passe aujourd’hui, à savoir le repli officiel et général de la Syrie face aux différentes formes de déchaînement sectaire qui visent aujourd’hui principalement les Alaouites, aussi les Druzes et viseront demain d’autres groupes, y compris les factions divergentes au sein des musulmans sunnites, n’est que la poursuite de la spirale sectaire enclenchée par le régime d’Assad, qui éloigne de plus en plus la Syrie de la libération et menace son existence même.
Rateb Shaabo est un médecin et écrivain syrien, né en 1963. Il a passé 16 années consécutives dans les prisons syriennes. Il est l’auteur d’une étude, ‘دنيا الدين الإسلامي الأوّلَ’, et d’un roman, ‘ماذا وراء هذه الجدران’, et a contribué à des traductions de l’anglais.
L’original arabe de cet article est initialement paru dans Al-Araby Al-Jadeed. Cette traduction française (par Pierre Vandevoorde, revue et adaptée avec l’auteur) est initialement parue sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières.
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