Le conspirationnisme ou le complotisme, selon les expressions consacrées, peut se définir en quelques mots : c’est la croyance absolue en l’existence de complots organisés secrètement et de concert, par un nombre plus ou moins restreint d’acteurs individuels et/ou collectifs, poursuivant des objectifs rigoureusement convergents. Suivant cette croyance mythifiée, ces acteurs viseraient la satisfaction de leurs intérêts stricts, a priori publiquement indicibles compte tenu des désastres auxquels ils exposeraient, évidemment à son insu, le plus grand nombre. De cette façon, le commun des mortels serait livré au jeu pervers de puissants agissant dans l’ombre. Aussi le conspirationniste prétend-il réveiller les masses de leur sommeil complice. Ainsi énoncé, le conspirationnisme a sans nul doute toujours existé, mais sa nouveauté réside peut-être dans sa contagiosité accrue et accélérée.
Comment se distingue le conspirationnisme
À mon sens, le conspirationniste évolue dans une spirale tautologique. Il se distingue également par une triple attitude, outre le scepticisme et l’incrédulité systématiques et exacerbés face à la succession des événements élevés au rang de faits indubitables (les crises sanglantes au Moyen-Orient sont devenues à ce titre l’abcès de fixation préféré des conspirationnistes) :
– primo, le déterminisme absolu, en ce sens que les événements se succéderaient suivant une logique interne implacable, sans place aucune pour la contingence et la volonté libre des individus ;
– deuzio, le finalisme, qui découle du premier point, à savoir la croyance ferme que tout événement obéirait à une finalité pensée en amont par quelques individus situés en dehors des traditionnelles arènes du pouvoir représentatif ;
– tertio, l’intentionnalisme, c’est-à-dire l’attribution d’intentions uniformes et malignes à des agents, du reste supposés en lien avec des forces occultes, justement aux fins de dissoudre toute morale au sein de l’humanité.
Chez le conspirationniste, au sein duquel peuvent coexister des comportements tout à fait contradictoires cristallisés dans la formule « douter de tout pour ne plus douter du tout », préside par-dessus tout la conviction qu’existeraient des intentions supérieures d’acteurs sociaux individuels et/ou collectifs, lesquelles s’imposeraient ensuite à tous. De tels acteurs-décideurs échapperaient, de par des propriétés quasi magiques, à la contingence et aux interactions sociales susceptibles d’aller contre leur plan a priori maléfique.
Plus fondamentalement, quel problème nodal pose à la société dans son ensemble le conspirationnisme ?
Les Lumières promettaient, et de manière encore plus radicale dans le positivisme d’Auguste Comte notamment, l’émancipation pleine et entière de la raison, arrachée aux religiosités et autres superstitions aliénantes, par l’instruction publique, comme le préconisait par exemple un certain Condorcet. Toutefois, le processus de sécularisation, qui peut se définir comme la perte d’évidence sociale de la religion, son retrait progressif de l’espace public, voire de l’être social, semble dérailler.
Internet, vecteur du conspirationnisme
L’avènement de l’Internet, essentiellement au début des années 1990, dont un nombre très important de foyers français est désormais équipé, a démultiplié les sources d’informations, vérifiées ou non. Or l’Internet est un facteur majeur de viralité, c’est pourquoi il est l’instrument privilégié des adeptes du complot. Dans ces nouvelles configuration et redistribution sociales inédites de l’information, l’internaute peut avoir une irrésistible et folle prétention à l’omniscience. On voit poindre, alors, la prolifération de théologies de la peur qui prétendent fournir une explication totale aux événements tragiques de par le monde.
Dans les heures qui ont suivi les attentats de Daech dans Paris, vendredi 13 novembre, se sont rapidement diffusés des contre-récits conspirationnistes, sur le site d’Alain Soral entre autres, expliquant qu’une « main invisible », peu ou prou liée à Israël et/ou aux juifs, encouragerait à la guerre civile en France entre musulmans et non-musulmans. L’antisémitisme est à la fois le moteur et le conducteur du conspirationnisme.
Haoues Seniguer est maître de conférences HDR en science politique. Spécialiste de l’islamisme et des rapports entre islam et politique, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon.
Cet article est paru initialement dans La Croix.
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