Notes sur l’homophobie décoloniale
En Afrique, l’homophobie a quelque chose de spécial. Elle n’est pas plus forte ou plus virulente qu’ailleurs, mais elle a trouvé un cachet émotionnel qu’elle n’a pas ailleurs, par le fait qu’elle a été intégrée au récit de libération nationale qui domine aujourd’hui les intelligentsias africaines et les enferre davantage dans cette histoire coloniale contre laquelle elles n’arrêtent pas de protester et de se lamenter, mais de laquelle, paradoxalement, elles refusent de sortir. (Mais peut-être que ceci explique cela).
Au Burkina Faso, en des jours meilleurs, j’avais rencontré une jeune femme qui s’était mise dans la tête de faire un film sur l’homosexualité – ou, devrais-je dire, un film défendant l’homosexualité. C’était au milieu des années 2000, l’espèce de propagande homophobe qui a envahi l’espace public burkinabé par l’entremise des réseaux sociaux n’existait pas et l’idée pouvait paraître viable. La jeune femme en question n’était pas lesbienne et ne connaissait pas grand-chose des milieux homosexuels. Son film devait mettre en scène un jeune homosexuel masculin, lequel avait accepté d’y paraître : autre temps, autre mœurs pourrait-on presque dire. Elle me montra des rushes. Pour user d’une litote, ce qu’elle avait réalisé était pour le moins contre-productif.
Son portrait du jeune homosexuel – un garçon efféminé de style « folle » – était une caricature tapageuse qui illustrait son incompréhension totale de ce qu’elle prétendait vouloir défendre. Elle avait présenté le garçon comme une bête de foire qui se vêtait de façon inconvenante et tortillait son derrière un rien dénudé dans la cour familiale en proférant des grossièretés devant sa parenté, laquelle subissait ses outrages avec une patience consternée. L’idée était de mettre en épingle le caractère « rebelle » de son personnage, mais elle le fit d’après son appréhension de ce qu’était un homosexuel, laquelle provenait non pas d’une expérience qu’elle n’avait pas, mais des conceptions régnant dans le mainstream social burkinabé : un être scandaleux et offensant, un homme qui se comporte non seulement comme une femme, mais qui plus est, comme une femme de mauvaise vie, un être qui peut-être ne devrait pas être mis en prison, mais qui méritait certainement une mesure d’ostracisme social.
Je lui demandai pourquoi elle tenait à faire ce film : sa réponse me surprit. « Parce que », dit-elle, « les gens souffrent ». Par « les gens », elle ne voulait pas dire les homosexuels, mais les homophobes.
En résumé, elle était frappée du fait que « les gens » se mettaient dans toutes sortes d’état simplement parce qu’il y avait quelque part d’autres gens qui, selon eux, ne devraient pas exister. La rage et les diverses émotions négatives liées à l’homophobie lui paraissaient une forme de souffrance qu’elle souhaitait guérir en démontrant que les homosexuels étaient des gens « normaux » qui devaient plutôt susciter l’indifférence.
Idée louable, lui dis-je : mais je ne lui cachai pas que son personnage d’homosexuel ne semblait pas vraiment « normal » et qu’il risquait de susciter davantage de ces émotions négatives qu’elle voulait apaiser. Je ne sais pas comment finit ce projet, mais à ma connaissance, il n’a heureusement pas abouti.
Néanmoins, son idée de l’homophobie comme souffrance, pratiquement comme maladie à guérir, m’a frappé par sa justesse.
La phobie est en effet une pathologie : frayeur, crainte, répulsion dit Wikipédia : « peur démesurée et dépendant d’un ressenti plutôt que de causes rationnelles, d’un objet ou d’une situation précise ». Un psychiatre, Paul Denis, parle d’une « peur irraisonnée, irrationnelle, déclenchée par une circonstance sans danger » et décrit la phobie comme étant « sans doute le symptôme psychopathologique le plus répandu ».
L’homophobie en Afrique part d’un sentiment de dégoût et de répulsion qui se transforme en une peur paranoïaque. Peur de quoi ? De ce que l’homosexualité se propage – ce qui paraît contradictoire pour une chose inspirant du dégoût et de la répulsion.
La première opinion homophobe africaine dont je me souvienne provient d’une interview du musicien Koffi Olomidé dans Jeune Afrique Magazine, vers la fin des années 80. Olomidé avait déclaré que l’homosexualité était un crime contre l’humanité, et au journaliste qui lui demandait de s’expliquer, il déclara que si on les laissait faire, les homosexuels répandraient leurs mœurs, les hommes se tourneraient vers les hommes, on ne pourrait plus faire d’enfants, et l’espèce s’éteindrait. CQFD. J’étais alors un adolescent rat de bibliothèque et fus frappé du fait que cette opinion ressemblait à celle exprimée par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : « Comment s’est-il pu faire qu’un vice, destructeur du genre humain, s’il était général, qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel ? » La réponse que donna Voltaire à cette question était si confuse que je ne la compris pas à l’époque. Quand je l’ai relue des années plus tard, je me rendis compte qu’elle était homophobe, mais de façon moins honnête, intellectuellement, que le raisonnement d’Olomidé. Tous les deux avis, en tout cas, reposaient sur l’idée que l’homosexualité était une pratique choisie, non un sentiment naturel ou une condition innée (en dépit du fait que Voltaire la décrive comme étant « naturelle », ce qui est une source de la confusion de son texte). Elle était, en tant que telle, transmissible et contagieuse, comme si elle recelait une sorte de séduction et d’attraction tellement forte qu’il fallait à tout prix la contenir et la refouler.
Je crois me rappeler qu’Olomidé avait précisé qu’il n’avait rien contre les homosexuels, mais qu’il tenait à ce qu’on sauve l’espèce humaine. Peut-être que sa vision de l’homosexualité était celle que l’on peut avoir à propos de la drogue : ce n’est pas une bonne chose, mais cela ne la rend que plus contagieuse. (Voltaire, quant à lui, conclut qu’il ne croyait pas « qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois contre les mœurs », voulant dire par là qu’il ne fallait pas légiférer contre l’homosexualité sans offrir par ailleurs de solution à ce qui lui paraissait pourtant un problème).
Les gens d’esprit libéral-humaniste voient l’homophobie comme une sorte de cruauté. Objectivement, elle est cruelle. Mais subjectivement, cette jeune burkinabée avait raison : c’est une forme de souffrance.
Cette vision homophobe de l’homosexualité est universelle, mais en Afrique, elle explique l’idée, endémique sur le continent, qu’elle est une pratique dont les Africains étaient innocents jusqu’à ce qu’elle soit introduite, parmi eux, par « l’Occident », lequel la propagerait en soudoyant ceux qui s’y adonnent et en corrompant les gouvernants.
Il y a deux ans, deux étudiantes africaines que j’ai eu dans un cours dans une université européenne m’ont fait part de leurs fortes réserves à l’endroit du concept des droits humains. Lorsque je leur demandai des éclaircissements, elles m’expliquèrent que ce concept était utilisé par l’Occident pour propager l’homosexualité en Afrique. Je voulus qu’elles me donnent des exemples de cette œuvre de propagation en soulignant que je ne me contenterais pas d’ouïes-dire. L’une d’elle me dit alors qu’elle avait vu, de ses yeux vu, les agents de l’USAID se livrer à cette tâche funeste, notamment en payant des homosexuels. Après que j’aie demandé des détails concrets, il apparut qu’elle faisait allusion aux campagnes de sensibilisation sanitaire au cours desquelles des agents de l’USAID fournissaient des préservatifs et de la médication anti-VIH et organisaient des séances de formation aux thérapies préventives et médicales au cours desquelles les participants recevaient, en effet, des per-diem.
Je lui fis remarquer que d’après ce qu’elle venait de raconter, ce n’était pas l’action de l’USAID qui avait converti ces individus à l’homosexualité puisque l’USAID ne les avait recherchés que précisément parce qu’ils étaient déjà homosexuels – et en tant que tels, considérés comme une population à risque. Mais je comprenais pourquoi elle n’avait pas constaté un fait aussi simple. Elle avait suivi une logique phobique – double d’ailleurs. La phobie contre les homosexuels l’avait conduite à transformer une situation sans danger, des campagnes de sensibilisation ayant trait à la santé publique, en une menace existentielle, la propagation de la « drogue » homosexuelle dans la société africaine par ses ennemis jurés, les Occidentaux. La phobie contre « l’Occident » (je mets les guillemets parce que, comme on le verra plus loin, il s’agit moins de l’Occident que du mouvement libéral-humaniste, qui est en effet plus fort en Occident qu’ailleurs) a renforcé ce biais déductif : l’acte charitable de l’USAID a été perçu comme une menée criminelle.
Et comme pour toute pathologie, elles souffraient : elles étaient stressées, anxieuses et en colère. Mais détail curieux : à une question que je leur posai pour conclure la discussion, elles me dirent qu’elles connaissaient toutes deux des homosexuel(le)s, et ne les trouvaient pas dangereux en eux-mêmes. Elles ne comprenaient simplement pas que de tels personnages puissent exister – et de ce fait, ils ne devraient pas exister.
L’homophobie est devenue tellement endémique dans certains recoins de l’Afrique que le sujet, me semble-t-il, apparaît aujourd’hui plus naturellement dans la conversation qu’il y a dix ou quinze ans. Un autre effet des réseaux sociaux sans doute. Lors de mon dernier séjour au Burkina Faso en janvier, j’eus une longue conversation – peut-être le mot « conversation » est un peu fort puisque je ne fis pratiquement qu’écouter – avec un sympathique monsieur d’un certain âge qui était plein d’idées et d’aspirations positives, et qui haïssait, par ailleurs, le sort fait à son pays par le dictateur monté en graine Ibrahim Traoré. En revanche, sur le sujet de l’Occident, il était sur la même longueur d’onde que Traoré : c’était l’Ennemi.
Comme il m’était sympathique et que je trouvais sa fixation anti-occidentale un rien excessive, j’essayai de lui faire voir les choses sous un autre jour.
Soit dit en passant, je peux comprendre et adhérer à un discours « anti-occidental » dans certains cas : ce n’est certainement pas la réaction de l’Occident géopolitique à la croisade sioniste en Iran qui va calmer mes appréhensions vis-à-vis de cette confondante partie de la planète (Au moment où j’écris ceci, Emmanuel Macron vient d’accuser l’Iran d’être « la cause première » de ce qui lui arrive : un autre cas digne de la fable de La Fontaine qui donne son titre à cet essai). Mais ce qui me dérange, c’est lorsque l’anti-occidentalisme devient d’une part systématique et généralisé, et d’autre part mono-causal : comme si l’Occident était la cause de tout et de son contraire, ce qui, au final, entraîne à ne pas regarder autour de soi et à ne pas se prendre soi-même à partie – erreur mortelle.
Je lui fis remarquer que « l’Occident » n’existait pas comme essence, et ne pouvait donc s’ingénier, comme il l’affirmait, à nous dominer et détruire. Il évoqua Mudimbé, ce qui, bien sûr, nous ramène à l’éternelle histoire coloniale. Puis, comme je ne paraissais pas convaincu par cette auguste référence, il me sortit le cas de la propagation de l’homosexualité par ledit Occident. Je n’aurais sans doute pas dû être surpris, mais je le fus tout de même, car ma sympathie me l’avait fait voir comme un humaniste au sens vrai et profond du terme : homo sum et nihil humani a me alieno puto.
Sans grande conviction, j’essayais de lui faire un petit cours d’histoire en rappelant que dans cet endroit qu’on appelle « Occident », on n’avait commencé à traiter les homosexuels comme des êtres humains que tout récemment. Il fut un temps où on les brûlait vif (« cuire », disait Voltaire) ; puis on se contenta de les mettre en prison ou dans des asiles psychiatriques. Le sieur Hitler les mit dans des camps de la mort ; et aujourd’hui encore, tout le monde n’est pas d’accord, en Occident, qu’il faille les traiter avec des gants : voir toutes sortes de gens qui ont de l’influence autour du sieur Trump ou de madame Le Pen.
Mes explications avaient quelque chose d’étrange : j’étais, en somme, en train de défendre l’Occident en soulignant qu’il a su se montrer bien plus homophobe que l’Afrique il n’y a pas si longtemps que cela. Mais en réalité, j’étais en train de révéler à ce monsieur qu’il pouvait avoir, dans cet Occident qu’il vomissait tant, des alliés pour la cause homophobe. Seulement, c’était tous des fachos – ce qui révélait le fait que le véritable ennemi en l’occurrence n’était pas « l’Occident » mais ses phalanges libéral-humanistes.
Pendant ce même séjour au Burkina, je fus mis au courant de la mésaventure récente de Nkululeko Zani Dlamini, plus connu sous le sobriquet de « King of Squats ». C’est un ancien footballeur et entraîneur de gym de son état, Sud-Africain de nationalité, et spécialisé dans la maîtrise de la flexion sur jambes (squats). Il devait, quelque temps avant ma visite, venir populariser ses techniques à Ouagadougou comme il l’avait déjà fait une fois par le passé. Mais depuis lors, le pays avait promulgué une loi criminalisant l’homosexualité, et cela avait donné des ailes à l’homophobie organisée.
Or, le « problème », c’est que Dlamini a un imposant fessier, attribut réservé, du point de vue sahélien en tout cas, aux femmes.
L’idée s’est donc enracinée au Burkina qu’il doit ce fessier extraordinaire à ses exercices de squat ; qu’il l’a développé certainement pour attirer des hommes ; et qu’il veut répandre, dans le très vertueux Faso du Capitaine IB, ses diaboliques secrets. Une fronde a été organisée et elle a été si persistante et furieuse que les promoteurs de l’évènement où devait se produire le King of Squats ont fini par l’annuler, en dépit de campagnes d’explication. L’homme est bien venu à Ouagadougou, mais il s’est contenté de donner quelques entretiens souriants sur des plateaux télévisés.
Comme l’a remarqué l’ami qui m’a relaté cet évènement pour le moins grotesque, il est curieux que les fesses d’un homme puissent être considérées comme un danger et un risque par des gens qui professent autant de dégoût et de répulsion pour l’homosexualité.
Mais il est de fait que toute phobie collective finit par offrir des opportunités aux acteurs qui ont, un jour, l’idée et la ressource de l’exploiter. C’est ainsi que l’homophobie, dans certaines parties de l’Afrique, au début du XXIe siècle de l’ère vulgaire, est devenue le point de ralliement des idéologies conservatrices du continent : confessionnelles et identitaire, enrobées dans l’emballage trompeur de l’anti-impérialisme. Qui, sinon un Africain, irait faire un discours de défense de l’homophobie à la tribune des Nations Unies, avec les accents tragiques de la lutte pour la liberté, comme l’a fait un ministre burkinabé il y a quelques temps ? Les législateurs du Sénégal usent du même discours de liberté – par rapport, bien entendu, à ce qui est présenté comme un diktat de l’Occident.
Les mouvements conservateurs sont objectivement cruels parce qu’ils ont toujours besoin, pour exister, d’un baudet, au sens de la fable de La Fontaine : c’est-à-dire une victime indéfendable aux yeux de tous, et qui ne peut se défendre seule, si bien qu’on peut évacuer sur elle toutes ses angoisses et tous ses prurits, en un acte restaurateur de cet ordre fixe des choses qui est si vital pour les esprits conservateurs.
Dans un premier temps, au Sahel en tout cas, cette victime recherchée, ce baudet nécessaire, c’était la femme.
Pour rendre une catégorie de la population indéfendable, il faut la calomnier et la transformer en une créature scandaleuse et outrageante. Cela est arrivé aux femmes à travers le Sahel, au moment de la montée de la réaction religieuse (les universitaires parlèrent de « réforme » et de « renouveau ») au tournant des années 1990. Il y eut des « controverses » aujourd’hui oubliées, comme celle, au Niger, des « pagneuses et des jupeuses » : celles qui portaient des jupes étant considérées par celles qui portaient des pagnes comme étant des « juments de Troie » de l’Occident sabotant « nos valeurs » et « notre identité ». À Maradi, capitale, à cette époque, de la réaction religieuse (islamique) au Niger, des exaltés attaquèrent des jupeuses et des pantalonneuses, y compris en les dénudant (en leur arrachant leur jupe).
Mais si les phallocrates à chapelet avaient effectivement réussi à présenter – dans une certaine mesure – les femmes comme indéfendables, à moins qu’elles ne rentrent dans la niche prévue pour elles dans leur vision de l’ordre social, ils ne pouvaient les empêcher de se défendre : d’ailleurs toutes seules, car les féministes du cru ne trouvèrent guère d’alliés politiques dans la gent masculine locale. Toutes seules, mais bravement.
Cette résistance rendait la lutte moins intéressante pour les militants du conservatisme, entraînant une grande déperdition d’énergie et une certaine attrition de leur capital politique. La « découverte » des homosexuels comme une proie bien plus facile fut une solution de substitution qui est rapidement devenue une véritable mine d’or populiste pour les leaders et organisations conservateurs. Tel Laurent Badot, identitaire burkinabé, qui, comme jadis Koffi Olomidé, les accuse de commettre un crime contre l’humanité ; et telle l’ONG religio-réactionnaire Jamra au Sénégal qui a mis en place en 2018 un « observatoire antigay » et est la cheville ouvrière du lobbyisme répressif qui est en train de porter fruit à Dakar.
Afin d’exciter la peur et l’effroi dans les chaumières de Dakar et Ouaga, et ainsi provoquer un mouvement de « haro sur le baudet », les homosexuels ont été transformés en objets de scandale et personnages dangereux – notamment, au Sénégal, dans les tabloïds qui constituent l’essentiel de la presse papier du pays et qui savent pouvoir vendre de la copie en masse en publiant des reportages mi-outrés mi-graveleux sur le sujet, souvent photos volées à l’appui.
Il y a parfois des côtés navrants dans cette affaire.
Au moment où je travaillais sur ma thèse, au Niger, à la fin des années 2000, j’ai interviewé une députée au sujet des blocages rencontrés au parlement sur le sujet de la ratification du protocole additionnel de l’Union Africaine sur l’abolition de toutes les discriminations contre les femmes. Cette dame me dit qu’elle hésitait à soutenir le protocole, et comme je m’en étonnai, elle m’en donna la raison : un de ses collègues, feu Sanoussi Jackou, qui était un peu le Laurent Badot du Niger – et qui avait qualifié le protocole d’« arme de guerre civilisationnelle » de l’Occident contre l’Afrique – lui avait fait comprendre, à elle et aux quelques autres députées femmes, que si le protocole passait, le prochain item sur la liste serait le mariage gay. Elle ne voulait certainement pas de ça.
En somme, il n’y avait pas d’alliance des baudets.
L’Occident est un problème en Afrique, mais pas au sens où les intelligentsias africaines le croient. Il est le primum mobile, l’initiateur du mouvement. L’Afrique ne peut pas agir, elle ne peut que réagir. Et si elle agit, elle doit définir son action par rapport à l’Occident, c’est-à-dire contre lui. Par un étrange paradoxe, l’anti-impérialisme reproduit l’impérialisme et la quête d’indépendance replace l’Occident au centre, puisque cette quête n’aurait pas de sens s’il ne s’y trouve pas. Les intellectuels africains définissent donc ces attitudes comme participant du mouvement apparemment sans fin de décolonisation. Mais objectivement, elle fait d’eux des colonisés, puisque, pour être pris dans une guerre de libération – c’est l’idée fixe des partisans de l’AES dans les pays du Sahel central, par exemple – il faut se considérer comme étant colonisé. Il faut croire qu’on est encore et toujours dans l’histoire coloniale. Renforçant ainsi l’idée que l’Afrique n’a pas d’histoire propre, n’a pas d’autonomie historique.
Ce genre de chose obéit sans doute à une sorte de loi et n’est pas propre à l’Afrique : aux États-Unis, les MAGA sont tellement obsédés par l’idée d’éviter que les États-Unis ne deviennent un « pays du tiers-monde » qu’ils lui ont donné un gouvernement du tiers-monde en bonne et due forme, avec les conséquences économiques qui en découleront fatalement.
Il ne faut donc pas trop généraliser. Beaucoup d’Africains sont sortis de l’histoire coloniale. Certains n’y sont peut-être même pas entrés et parfois ne font que la découvrir aujourd’hui. Le sentiment colonisé est essentiellement un sentiment europhone : on l’acquiert à l’école. C’est au point que je l’ai découvert chez des arabisants, lors d’une enquête sur les médersas au Niger et au Mali, il y a des années de cela : mais à l’encontre du monde arabe, pas du monde occidental – lequel apparaissait en fait sous des jours très favorables aux yeux de ces arabisants, par contraste avec le monde arabe.
Naturellement, cela n’empêche pas les religio-réactionnaires, qui voudraient que l’Afrique soit plus arabo-islamique, de monter avec joie et entrain sur le train de la « décolonisation » : mais c’est de l’opportunisme.
Il y a quelques mois, il y a eu un curieux bras de fer entre le dictateur nigérien et les jeunes juges de ce pays au sujet d’un « cas » de lesbianisme. Des lesbiennes ont été « dénoncées », traînées au tribunal – mais le juge les a relaxées puisqu’il n’y avait pas de lois lui permettant de les condamner. Sous la pression des religio-réactionnaires, le dictateur a cassé et banni le juge, ce qui a déclenché une fronde judiciaire (aussi surprenant que cela puisse paraître, il reste des traces d’état de droit ici et là au Niger). Le juge remplaçant relaxait de nouveau les lesbiennes, était cassé, remplacé, et ainsi de suite – jusqu’à ce que les « doyens » de la magistrature finissent par calmer le jeu.
Pendant tout ce temps, les marabouts salafistes proches du pouvoir ont répandu dans leurs prêches l’idée venimeuse que les juges étaient payés par l’Union Européenne pour relaxer les lesbiennes. L’histoire est aussi réelle qu’absurde de part en part. Mais elle montre bien la fonction d’abrutissement que joue la catégorie « Occident » dans le mental africain lorsqu’il est arrimé à l’histoire coloniale – ou au moins, comme dans le cas d’espèce, lorsqu’il essaie d’exploiter l’histoire coloniale à ses propres fins.
Les Africains dits « analphabètes » n’ont pas aussi naturellement le sentiment colonisé, à moins qu’il ne leur soit communiqué par les europhones. Un jeune burkinabé « analphabète » rencontré à Abidjan en janvier professait son admiration pour IB et sa joie que l’AES ait libéré le Burkina de la CEDEAO. Bien que IB (qui est europhone, i.e., francophone) vitupère également, et de façon plus douloureuse contre l’Occident et la France (dans un discours, il parle d’extirper l’influence occidentale de « nos gènes mêmes »), ces deux entités lui parlaient bien moins que la Côte d’Ivoire, avec laquelle les Burkinabés des classes populaires ont souvent des relations schizophréniques. Il faisait sa vie en Côte d’Ivoire, mais se réjouissait d’en être libéré, contradiction qui ne lui sautait pas aux yeux. En revanche, lorsqu’il s’habillait de façon élégante, il s’exclamait, « Je suis Français ! » Et il adorait l’accent « chogbi », c’est-à-dire le français parlé avec l’accent français : non pas, comme on pourrait le croire, parce qu’il était colonisé, mais parce qu’il l’était si peu que la France lui apparaissait comme un objet étranger et exotique susceptible de cette xénophilie pour laquelle les Africains ont un certain talent.
Pour ces Africains afrophones (afrophones même lorsqu’ils parlent français ou anglais, puisqu’ils ont alors créolisé ou pidginisé ces langues), qui sont la majorité de la population du continent, la colonisation est une époque lointaine et oubliée, particulièrement aujourd’hui. Dans ma jeunesse, il y en avait encore qui l’avait connue, mais ils l’évoquaient simplement comme « le temps des Blancs », sans aucun accent de récrimination. En fait, certains la comparaient favorablement avec les temps « actuels » sous de nombreux aspects.
Mais les Europhones ont une relation plus douloureuse – et effectivement, historiquement « génétique » – avec elle. Lorsque le monsieur avec qui j’ai discuté au Burkina avait sorti la référence à Mudimbé, j’avais aussitôt pensé à Edward Saïd et à son livre Orientalisme, qui est précurseur des thèses de Mudimbé. On pourrait écrire un Occidentalisme, c’est-à-dire une étude sur comment les intelligentsias du Sud ont construit une image de l’Occident qui les maintient dans l’histoire coloniale. Comme l’orientalisme, l’occidentalisme reposerait sur des réalités patentes et avérées, mais transformées, avec l’excès de théorisation qui est le grand péché des intellectuels et de certains savants, en système productif de distorsions épistémologiques insurmontables.
Avec des conséquences politiques dans la vie réelle, voire – comme pour les homosexuels du Sénégal – dans le plus intime de la vie.
Rahmane Idrissa enseigne à l’université de Leyde, aux Pays-Bas. Il est l’auteur de ‘The Politics of Islam in the Sahel: Between Persuasion and Violence’ et de ‘Historical Dictionary of Niger’, et achève un livre sur l’empire songhaï.
Cet article est initialement paru sur La Gazette Perpendiculaire et est republié ici avec autorisation.
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