Le dix-huitième sommet des BRICS tenu ces 12 et 13 septembre à New Delhi a finalement bien débouché sur une déclaration commune. L’hôte indien, qui assurait la présidence tournante de la coalition de pays émergents, avait déployé de grands moyens diplomatiques pour s’assurer que la rencontre ne soit la victime collatérale de la guerre qui sévit au Moyen-Orient. L’Iran et les Émirats arabes unis s’opposaient en effet frontalement sur la position que les BRICS devaient adopter face au conflit, les seconds ayant suspendu leurs relations économiques avec le premier, qui les bombarde au motif qu’ils abritent des bases militaires états-uniennes. En fin de compte, la déclaration exhorte les parties engagées dans le conflit « à la retenue maximale », tandis qu’Abou Dabi et Téhéran disent vouloir « tourner la page ».
La difficulté grandissante à construire un agenda commun en présence de profils géopolitiques peu conciliables avait-elle été correctement anticipée par les architectes de l’élargissement des BRICS, passés en fanfare de cinq à onze membres entre 2023 et 2025 ? L’entrée des nations moyen-orientales avait à l’époque été promue par la Chine, qui entendait de la sorte entériner son empreinte économique et politique grandissante dans cette partie du monde, notamment comme médiatrice du récent rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Le groupe pouvait même constituer le cadre de la poursuite de la normalisation des rapports entre rivaux du Golfe persique – un processus qui s’est effectivement amorcé à New Delhi. D’autant que les BRICS ont pu grandir depuis 2006 en dépit de la rivalité historique entre ses deux principaux membres que sont l’Inde et la Chine.
Si le conflit entre l’Iran et les Émirats n’a pas fait dérailler la rencontre, il a clarifié les limites géopolitiques d’un regroupement dont les membres participent d’alliances stratégiques contradictoires. Les discours qui ont ponctué les sommets des BRICS depuis l’invasion russe de l’Ukraine ont pu donner des allures de coalition anti-occidentale à l’initiative, mais une majorité de membres – sept sur onze – font toujours reposer l’essentiel ou une bonne part de leur sécurité nationale sur la force militaire états-unienne. Leur participation aux BRICS ne signifie pas qu’ils comptent se passer du jour au lendemain de cette protection, mais qu’ils s’efforcent de diversifier leurs partenariats face à une puissance hégémonique de moins en moins prévisible… et même menaçante. Au-delà du Moyen-Orient, des pays comme le Brésil, l’Inde ou l’Indonésie envisagent leur participation au BRICS de manière complémentaire – et non substitutive – à leurs partenariats de défense traditionnels. Il s’agit en quelque sorte, en temps incertains, de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
La dimension proprement géopolitique du groupe est par ailleurs euphémisée par certains membres, à commencer par l’Inde, qui défend une vision pragmatique des BRICS comme plateforme de coopération économique, financière et technique entre pays du Sud global. L’intitulé de la rencontre – Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability (BRICS) – traduisait bien cet agenda consensuel. New Delhi, qui suit une politique étrangère de multi-alignement, a par ailleurs clairement indiqué qu’elle n’était pas partie prenante du projet politique de « dédollarisation » (de moins en moins) défendu par d’autres membres, même si elle règle ses propres achats de pétrole russe en yuans, sanctions américaines oblige. Si la venue à New Delhi du président Xi Jinping, la première depuis sept ans, a marqué une nouvelle étape dans le réchauffement des relations entre les deux pays, l’enjeu majeur pour l’Inde cette année était de se montrer aussi attractive que la Chine aux yeux du reste du groupe dans les domaines cruciaux des technologies vertes et des infrastructures numériques et financières. Pour ne pas substituer une dépendance à la Chine à la dépendance à l’Occident.
Les BRICS ne constituent donc pas l’alliance anti-occidentale que la Russie, l’Iran et la Chine auraient souhaitée, mais les membres partagent néanmoins des griefs communs face à un ordre international qu’ils estiment tronqué en faveur des pays occidentaux. Un ordre non seulement inéquitable, mais incapable d’assurer la stabilité économique et financière de la planète depuis la crise mondiale de 2008, qui a constitué le prétexte initial de la formation des BRICS.
Pour autant les BRICS ne sont pas contre l’idée de gouvernance globale. Bien au contraire, avec le retour au pouvoir de Donald Trump et l’affirmation d’un unilatéralisme erratique et prédateur, le groupe évolue plus que jamais sous la bannière du multilatéralisme, dont le « renforcement », « l’amélioration » et la « réforme » figurent (à nouveau) tout en haut de la déclaration finale de New Delhi. En matière commerciale en particulier, tant l’arsenalisation des droits de douane par Washington constitue une menace pour les économies en développement. Il est loisible de douter de la sincérité de la Russie en matière de droit international. En revanche les autres membres sont attachés à l’idée d’une gouvernance globale réformée, « post-américaine » ou « post-libérale », soit d’une gouvernance globale plus en phase avec l’ordre multipolaire émergent, plus représentative des intérêts du Sud global et plus respectueuse des souverainetés nationales.
François Polet est chargé d’études au CETRI.
Cet article est initialement paru sur le site du Centre tricontinental (CETRI).
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