La génération Z indienne et le Cockroach Janta Party ont transformé l’indignation provoquée par les fuites de sujets d’examen en un mouvement national de protestation qui défie le régime de Narendra Modi et ébranle la peur profondément enracinée qu’inspirent son gouvernement et la droite hindoue.
« Autant que je m’en souvienne, je n’ai entendu qu’une chose : ceux qui parlent contre le gouvernement indien sont des “antinationalistes” », m’a dit Pragya Gautam, étudiante dalit [« intouchable », NdT] de 20 ans originaire de l’Uttar Pradesh, sur le lieu de rassemblement de Jantar Mantar, au cœur de Delhi. Elle avait pris un train de nuit pour la capitale sans prévenir ses parents, avec seulement 200 roupies [1,82 €, NdT] et son smartphone. « Cette dernière semaine, j’ai compris que ce ne sont pas ces gens-là, mais le gouvernement indien lui-même qui est antinational. »
Gautam veut devenir médecin. Depuis trois ans, elle prépare et tente de réussir le National Eligibility cum Entrance Test (NEET), l’examen national unique d’admission aux études de médecine en Inde. Elle l’a passé en 2024 et en 2025, puis une nouvelle fois le 3 mai de cette année. Elle pensait l’avoir très bien réussi. « J’étais sûre que cette fois, j’allais être admise. »
Près de 2,3 millions d’étudiants ont passé l’épreuve pour environ 130 000 places dans les facultés de médecine. Le 12 mai, la National Testing Agency, qui organise les concours et les admissions pour le ministère de l’Éducation, a annoncé l’annulation du NEET du 3 mai à la suite d’une fuite du sujet. Une nouvelle épreuve a été fixée au 21 juin. Le sujet du NEET avait déjà fuité en 2021 et en 2024.
Après la fin du lycée, les parents de Gautam lui avaient accordé trois ans pour entrer en faculté de médecine, faute de quoi elle devrait se marier. La nouvelle épreuve constituait sa quatrième et dernière tentative. Lorsque je l’ai rencontrée, elle vivait depuis quelques jours sur le lieu de la protestation. « Si je n’avais pas rejoint les cafards à Delhi, m’a-t-elle dit, je me serais suicidée. »
Au moins douze candidats au NEET se sont suicidés entre l’annulation de l’épreuve et son organisation à nouveau.
LE 15 MAI, quatre jours après avoir demandé aux citoyens indiens de renoncer pendant un an aux voyages à l’étranger afin d’aider l’économie du pays à supporter les effets de la crise en cours en Asie occidentale, le premier ministre Narendra Modi est parti pour une tournée diplomatique dans cinq pays.
Le même jour, Surya Kant, président de la Cour suprême de l’Inde, déclarait pendant l’examen d’une requête : « Il y a des jeunes qui sont comme des cafards, qui ne trouvent aucun emploi et aucune place dans une profession. Certains deviennent les médias, d’autres les réseaux sociaux, des militants du droit à l’information ou d’autres militants, et ils se mettent à attaquer tout le monde. » Il a comparé ces jeunes à des « parasites du système ».
Abhijit Dipke, diplômé dalit de 30 ans, a créé sur Instagram un compte satirique au nom du Cockroach Janta Party (CJP), calqué sur celui du Bharatiya Janata Party (BJP) de Modi. Il a écrit que, pour adhérer au CJP, il fallait être paresseux, chômeur, constamment en ligne et capable de râler comme un professionnel, autant de traits associés au stéréotype populaire de la génération Z, arrivée à l’âge adulte au cours de la dernière décennie. En Inde, elle rassemble environ 350 millions de personnes, soit près du quart de la population.
En une semaine, le compte Instagram du CJP a atteint dix millions d’abonnés, dépassant celui du BJP sur la plateforme. Le CJP a lancé une campagne réclamant la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, membre du BJP. Celui-ci avait commencé sa carrière comme militant de l’Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad, l’organisation étudiante du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), la matrice du BJP. Il avait lui-même participé autrefois à de grandes manifestations étudiantes contre les fuites de sujets, un problème endémique en Inde depuis des décennies.
La campagne a rapidement pris de l’ampleur. Depuis 2019 seulement, 64 fuites connues ont touché de grands concours dans 19 États indiens. Sur les réseaux sociaux, des internautes ont commencé à raconter leurs difficultés et leurs déceptions face aux concours et au système éducatif du pays. Le CJP a aussi demandé à tous les « cafards » de publier des vidéos et des photos montrant les défaillances de la gouvernance : infrastructures en ruine, corruption de fonctionnaires, mauvais comportements d’élus et autres abus. Les publications ont afflué. Lorsque Dipke a encouragé les internautes à se désabonner des comptes du BJP, le gouvernement indien a obtenu de X le blocage du compte du CJP sur la plateforme.
Dipke avait lancé le CJP depuis les USA, où il était parti poursuivre ses études. Il avait auparavant travaillé comme stratège en communication pour l’Aam Aadmi Party, adversaire acharné du BJP, issu du mouvement anticorruption des années 2010 avant d’être réprimé et de dilapider son élan contestataire. Il est rentré en Inde au début de juin pour lancer la première manifestation du CJP à Jantar Mantar, lieu officiellement réservé aux protestations dans la capitale. Selon Dipke, l’objectif était d’« exercer notre droit constitutionnel à demander des comptes au gouvernement ».
Sonam Wangchuk, éducateur et militant du Ladakh, a rejoint la protestation à Delhi. Beaucoup d’Indiens l’avaient découvert grâce au film de Bollywood Three Idiots, sorti en 2009, dont l’un des personnages, inspiré de lui, contestait le système dominant d’apprentissage par cœur. L’an dernier, Wangchuk a passé six mois en prison après avoir protesté contre le traitement réservé au Ladakh par le gouvernement dirigé par le BJP. D’autres manifestations du CJP sont apparues dans le pays, notamment à Pune, Jaipur, Lucknow et Bengaluru.
À la fin de juin, Wangchuk a entamé une grève de la faim pour réclamer la démission de Pradhan. Six militants étudiants, tous membres de l’All India Students Association (AISA), organisation étudiante du Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Libération, ont décidé de le rejoindre.
Entre-temps, la protestation de Jantar Mantar a inspiré plusieurs autres mobilisations en Inde autour des moyens de subsistance et des droits constitutionnels. En Uttarakhand, des habitants ont manifesté pour empêcher l’abattage d’arbres destiné à élargir une route. Dans le Madhya Pradesh, des communautés tribales se sont opposées au projet d’interconnexion des rivières Ken et Betwa, qui menace de les déplacer. De nombreux militants, universitaires, artistes, écrivains et responsables politiques connus ont apporté leur soutien au mouvement grandissant du CJP. La grève de la faim de Wangchuk a attiré une attention croissante à mesure que son état se dégradait.
Le gouvernement n’a pourtant pas cédé et n’a même pas pris la parole sur la question. Comme beaucoup de dirigeants hypermasculins dans le monde, Modi a intégré à son image politique l’idée qu’il ne recule presque jamais face à une opposition ou à une protestation. Pradhan est resté ministre de l’Éducation.
Aux premières heures du 18 juillet, alors que l’inquiétude montait pour la santé de Wangchuk, le gouvernement l’a évacué de force de Jantar Mantar. Il en était au 21e jour de sa grève de la faim. En quelques minutes, des images le montrant traîné sur des draps blancs ont envahi internet. Il a été placé dans un hôpital public sous une garde policière massive, et sa femme n’a pas été autorisée à le déplacer.
Le même jour, une femme a jeté de l’encre bleue sur Dipke en affirmant que la protestation insultait les divinités hindoues, accusation favorite du BJP et de ses partisans nationalistes hindous. Dipke a transformé l’incident en victoire symbolique : « Le bleu est ma couleur, Jai Bhim. » Il s’est appuyé sur l’association de cette couleur avec le mouvement anticaste et avec Bhimrao Ambedkar, figure dalit qui dirigea la rédaction de la Constitution indienne.
Le traitement infligé à Wangchuk a encore accru l’indignation. Le CJP avait déjà appelé à une marche pacifique vers le Parlement indien le 20 juillet. Dans tout le pays, des milliers de jeunes ont pris des bus et des trains en direction de Delhi. Des groupes WhatsApp servaient à coordonner les déplacements et des publications sur les réseaux sociaux indiquaient aux nouveaux manifestants ce qu’il fallait faire ou éviter. Beaucoup ont dormi sur les trottoirs du centre de Delhi, dans un gurdwara [lieu de culte sikh, NdT] qui leur offrait nourriture et abri, ou directement sur le lieu de la protestation.
Le gouvernement a interdit les rassemblements de masse et coupé internet dans une grande partie du centre de Delhi. Des milliers de personnes ont tout de même marché. Elles ont trouvé face à elles des barricades, des canons à eau et des effectifs considérables des forces de sécurité, équipées de matériel antiémeute, de lathis [matraques en bambou, NdT] et de gaz lacrymogène. Les policiers ont chargé les manifestants, les ont frappés et traînés dans les rues. Plusieurs femmes ont eu leurs vêtements arrachés. Beaucoup ont été gazés et au moins trois manifestants ont été atteints par des tirs de grenaille. Un policier au moins avait fixé un clou à son bâton. Tout a été filmé avec des téléphones et diffusé en ligne.
Plus de 110 personnes ont été blessées, et la police a démantelé avec violence le campement de Jantar Mantar. Mais les images de la brutalité gouvernementale ont bouleversé le pays. Dès le soir, une foule a recommencé à se rassembler sur place. Cette fois, les jeunes ont été rejoints par un nombre croissant de personnes plus âgées : parents, voisins, passants et même quelques célébrités qui s’étaient longtemps gardées de prendre position sur quoi que ce soit susceptible d’irriter le gouvernement. À minuit, l’estrade où reposaient les grévistes de la faim avait été reconstruite et la protestation avait repris.
Elle est toujours là, plus importante qu’avant. En ligne comme dans la rue, l’indignation et les manifestations continuent de s’étendre.
IL Y A DIX ANS, j’ai publié une enquête révélant que des groupes affiliés au RSS avaient pratiqué la traite de 31 filles issues de communautés tribales du nord-est de l’Inde afin de les endoctriner dans l’idéologie nationaliste hindoue.
Au Pendjab et au Gujarat, à l’autre bout du pays, on leur apprenait à prier des dieux hindous au lieu de leurs divinités traditionnelles, à abandonner leurs langues et leurs coutumes, à haïr les musulmans et les chrétiens, et à s’immoler pour protéger leur honneur. J’ai découvert que des milliers d’enfants tribaux du Nord-Est avaient été pareillement séparés de leurs parents avec la promesse d’une éducation gratuite.
Ces pratiques violaient plusieurs lois indiennes et internationales, ainsi que des décisions de la Cour suprême et des protocoles juridiques. Elles rappelaient ce qui a été qualifié de « génocide culturel » au Canada, en Australie et ailleurs, où des pensionnats dirigés par l’État et des missionnaires chrétiens ont longtemps cherché à « civiliser » les enfants autochtones.
Mon enquête montrait le modèle éducatif du RSS, que le gouvernement du BJP a imposé avec vigueur pour homogénéiser, contrôler et censurer la diversité des pratiques pédagogiques indiennes. Peu après sa publication, j’ai fait l’objet de deux procédures pénales, l’une pour diffamation criminelle, l’autre pour incitation à la haine communautaire. J’ai subi un déferlement d’injures en ligne, des menaces contre ma famille et moi-même, ainsi qu’une tentative d’agression à l’acide. Les affaires traînent toujours devant les tribunaux.
Modi et le BJP étaient au pouvoir national depuis deux ans. Nous savons aujourd’hui que cet épisode appartenait à la première phase de la répression du gouvernement Modi contre le journalisme indépendant et contre toute forme de critique, de protestation ou de dissidence.
En 2015, un mouvement de désobéissance civile avait conduit près de 50 écrivains et artistes à rendre leurs distinctions publiques pour protester contre la montée de la haine communautaire et les attaques contre la liberté d’expression. Ils avaient subi les calomnies virulentes des trolls de la droite hindoue en ligne et des auxiliaires du gouvernement dans les grands médias. Le mouvement avait commencé après le lynchage à Dadri, près de Delhi, d’un musulman accusé d’avoir mangé du bœuf par une foule hindoue d’extrême droite. Plus tôt la même année, les intellectuels rationalistes Govind Pansare et M. M. Kalburgi avaient été assassinés par un groupe hindou d’extrême droite.
Beaucoup d’autres allaient subir le harcèlement et les persécutions du gouvernement et de la droite hindoue. En 2016, à l’époque de la publication de mon enquête, l’université Jawaharlal Nehru de Delhi (JNU), présentée par la droite hindoue comme un repaire de la pensée libérale et de gauche, a subi une répression nourrie de désinformation contre le militantisme politique et la liberté d’expression. Trois dirigeants étudiants ont été arrêtés pour avoir prétendument scandé des slogans « antinationaux ». La répression de droite est vite devenue la norme dans les universités du pays, notamment à l’université d’Hyderabad après le suicide de Rohith Vemula, chercheur dalit désespéré par le traitement que lui infligeaient des militants de la droite hindoue et une administration universitaire alignée sur le gouvernement.
Tout cela a nourri une peur de s’opposer au gouvernement et à la droite hindoue qui s’est progressivement infiltrée dans tous les aspects de la vie publique indienne. Bien d’autres épisodes ont suivi. Seize figures importantes de la société civile ont été arrêtées pour terrorisme dans le cadre d’enquêtes gouvernementales sur un affrontement survenu en 2018 entre nationalistes hindous et militants anticastes à Bhima Koregaon, dans le Maharashtra. Des analyses médico-légales indépendantes ont démontré que des logiciels malveillants avaient servi à déposer de fausses preuves compromettantes sur les appareils numériques de plusieurs accusés. Stan Swamy, prêtre jésuite âgé et défenseur des droits tribaux, est mort en prison sans procès après que les tribunaux lui eurent refusé à plusieurs reprises une libération pour raisons médicales.
En août 2019, le gouvernement a annoncé la révocation prochaine de l’article 370 de la Constitution, ce qui mettait fin au statut d’État du Jammu-et-Cachemire, seul État du pays à majorité musulmane, ainsi qu’à son statut particulier au sein de la République indienne. Dans la vallée du Cachemire, les protestations ont été brutalement écrasées et internet a été coupé pendant plus d’un an et demi. Ces coupures sont depuis devenues courantes : parmi les pays démocratiques, l’Inde est aujourd’hui celui qui en impose le plus, avec 65 coupures pour la seule année 2025.
En décembre 2019, le gouvernement a adopté le Citizenship Amendment Act (CAA), qui introduisait pour la première fois un critère religieux dans le droit indien de la citoyenneté en facilitant la naturalisation des minorités non musulmanes venues de plusieurs pays voisins. Les musulmans considérés comme arrivés de ces pays après 2014 devaient, eux, être traités comme des migrants illégaux. Cette loi, combinée au projet d’un Registre national des citoyens (NRC) destiné à éliminer les « immigrés illégaux », a fait craindre une dénaturalisation bureaucratique des musulmans indiens. Les vastes manifestations ont subi la diabolisation désormais familière des trolls en ligne et des médias favorables au gouvernement, souvent qualifiés de « godi media », les médias toutous.
Après l’installation spontanée d’une protestation de femmes contre le CAA dans le quartier de Shaheen Bagh, près de l’université Jamia Millia Islamia à Delhi, la police et les forces paramilitaires ont attaqué des étudiants sur le campus. En janvier 2020, des mobilisations comparables contre le CAA et le NRC s’étaient étendues à la capitale et au pays. Elles ont pris fin, et le gouvernement a remisé son projet de NRC, après des émeutes communautaires dans le nord-est de Delhi à la fin de février. Des discours de haine bien documentés de dirigeants du BJP les avaient attisées, tandis que la police se montrait complice ou détournait le regard. Plus de 50 personnes ont été tuées, en grande majorité des musulmans. Umar Khalid, déjà arrêté lors de la répression contre la JNU, a été accusé d’avoir provoqué les émeutes et emprisonné. Il reste détenu pour terrorisme, toujours sans procès.
À la fin de 2020, des centaines de milliers d’agriculteurs ont convergé vers Delhi pour protester contre de nouvelles lois agricoles. Bloqués aux frontières de la capitale, ils ont installé le long des autoroutes des campements s’étendant sur des kilomètres, qui ont tenu bien plus d’un an malgré des affrontements sporadiques avec la police et une énorme campagne de dénigrement. Les syndicats paysans ont recensé plus de 700 morts parmi les participants. Les protestations ont duré jusqu’au retrait final des lois par le gouvernement.
J’ai couvert beaucoup de ces affaires et de ces mouvements. Dans le climat de l’époque, chacun représentait un acte de défi stupéfiant. Les organisateurs et les dirigeants risquaient constamment des persécutions ciblées ou une arrestation. Pour les participants, mais aussi pour les passants et les journalistes venus faire leur travail, la menace de la violence d’État restait presque permanente. Parfois, comme dans la foule des mobilisations paysannes, le nombre même des manifestants offrait un répit. Leur courage ébranlait par moments la peur générale, mais il ne gagnait jamais vraiment les autres secteurs de la société.
Cette fois, avec l’extension des protestations du CJP, l’atmosphère a changé. Le gouvernement, prisonnier de ses vieilles méthodes, peine à contenir l’expression en ligne de la génération Z. Les médias traditionnels, qui ont été l’une de ses armes principales, sont déconcertés par une génération qui les contourne et ne leur fait plus confiance. Les manifestants du CJP reprennent plusieurs des meilleures tactiques des mouvements antérieurs, dont la solidarité au-delà des religions, des castes et des classes. Ils y ajoutent une créativité mordante et une portée numérique qu’aucun de ces mouvements n’avait atteintes. Peu à peu, du moins pour l’instant, ils ont ébranlé l’emprise de la peur exercée par le gouvernement Modi.
Neha Bora, doctorante à la JNU et présidente de l’AISA, comptait parmi les six personnes qui ont rejoint Wangchuk dans sa grève de la faim. « Souvent, après une répression de l’État ou de la police contre des manifestants, le silence s’installe, m’a-t-elle dit. Quand le mouvement cesse d’avoir peur de la répression, la peur des gens disparaît. »
EN 2021, Modi avait forgé le terme andolanjeevi, « parasites de la protestation », pour désigner les agriculteurs mobilisés. En 2019, avant les protestations contre le CAA et le NRC, le ministre de l’Intérieur Amit Shah avait qualifié les immigrés illégaux de « termites ». Tous deux avaient été condamnés pour ce langage déshumanisant, sans subir la moindre conséquence. Les propos de Kant sur les « cafards » semblaient tout aussi méprisants. Cette fois, par contre, les jeunes ont fait de l’insulte un insigne d’honneur.
« Même si le CJP est né comme plateforme satirique, il s’est trouvé au bon endroit au bon moment », dit Bora. « Une colère et une frustration anciennes ont fini par éclater. »
En arrivant au pouvoir en 2014, Modi avait notamment promis de créer 20 millions d’emplois par an. Le pays n’a jamais approché ce chiffre, et beaucoup des emplois apparus, dans les plateformes numériques par exemple, sont précaires, mal payés et assortis de conditions déplorables. Le chômage des jeunes est massif. L’augmentation des inscriptions dans l’enseignement a produit davantage de diplômés en quête de bons emplois qui n’existent tout simplement pas.
Moins de 7 % des diplômés indiens occupent un emploi salarié permanent. Entre 2014 et 2022, plus de 220 millions de personnes ont postulé aux 722 000 recrutements de l’administration centrale indienne. Dans le même temps, le 1 % le plus riche détient environ 40 % du patrimoine total du pays. Les élites, dont de nombreux ministres, contournent de plus en plus les universités indiennes et envoient leurs enfants étudier à l’étranger.
« Les concours sont l’une des rares chances équitables offertes aux étudiants indiens pour franchir la barrière et obtenir un emploi dans l’économie formelle, explique Shipra Nigam, économiste spécialiste du chômage en Inde. Les emplois dans les entreprises exigent souvent des privilèges de classe et de caste ainsi que des relations. C’est pourquoi les postes publics sont si recherchés et que les concours qui y donnent accès semblent mettre tout le monde sur un pied d’égalité. » Avec les fuites de sujets, même cette maigre promesse d’une vie décente disparaît.
La situation touche les étudiants des classes populaires et les classes moyennes, dont les revenus familiaux n’ont pas suivi l’inflation. La préparation aux concours demande beaucoup de temps, d’efforts et de ressources, et nombreux sont ceux qui y consacrent des années. Selon l’économiste du développement Dipa Sinha, « les revenus des familles indiennes stagnent depuis quelques années. Les familles se privent pour aider les candidats à préparer ces examens. L’annulation puis la réorganisation d’une épreuve après une fuite rendent difficile une nouvelle période de préparation ».
Sinha ajoute que « beaucoup de jeunes ne peuvent pas attendre indéfiniment l’emploi dont ils rêvent » et « finissent par retourner travailler dans l’agriculture, dans des emplois occasionnels ou dans des activités comparables ». Beaucoup se reconnaissent dans la cause du CJP parce qu’elle correspond à leur expérience. « Toutes leurs ambitions d’une vie meilleure ont été bloquées et verrouillées. C’est leur exutoire. »
Cette frustration n’est pas la seule force qui alimente le mouvement du CJP. Beaucoup ont relevé ses ressemblances avec la récente vague de protestations menées par la génération Z en Asie du Sud et dans le monde. Au Bangladesh, des étudiants ont déclenché en 2024 une révolte qui a renversé le gouvernement autocratique de Sheikh Hasina. Des manifestations ont éclaté en Indonésie, aux Philippines et au Népal, où tout l’ancien ordre politique a été balayé en 2025, puis aux Maldives, à Madagascar et ailleurs. Ces mouvements partageaient des griefs liés aux inégalités, à la corruption, à l’exigence de comptes publics, à l’impunité gouvernementale et à l’érosion des droits démocratiques. Les protestations du CJP ont grandi sur les mêmes inquiétudes.
Les générations plus âgées nourrissaient déjà des plaintes comparables, mais les manifestants de la génération Z, dont ceux du CJP, ont trouvé de nouvelles manières de les formuler et de les amplifier, surtout sur les réseaux sociaux. Première génération indienne entièrement native du numérique, élevée sous un régime de post-vérité et longtemps exposée à la tristement célèbre BJP IT Cell, l’appareil du parti sur les réseaux sociaux, elle sait que l’émotion peut peser autant que les faits dans la bataille des récits. Elle sait aussi que les mèmes et l’humour circulent le plus vite en ligne et qu’ils peuvent devenir les meilleurs outils contre la propagande.
Comme lors des mobilisations antérieures, la propagande progouvernementale autour du CJP ne manque pas. Les présentateurs de télévision et l’armée numérique du BJP ont repris leurs accusations habituelles pour discréditer les manifestants : complot de l’opposition, main étrangère cachée, menace pour la sécurité nationale. Aucune n’a arrêté l’élan du CJP. Après des années de désinformation grossière venue de ces milieux, les jeunes participants ont appris à l’ignorer. La télévision conserve une influence considérable sur les générations plus âgées et reste sans doute le média le plus puissant du BJP pour atteindre sa base. Le discours de la génération Z, lui, s’est presque entièrement déplacé en ligne, où il a développé son propre vocabulaire et ses propres codes.
Le CJP perce même dans certaines parties de la base du BJP. La famille de Bora en offre un exemple. Ses proches soutiennent le parti au pouvoir, dit-elle, et continuent de faire confiance aux journaux télévisés ainsi qu’aux messages transférés sur WhatsApp, devenus célèbres pour diffuser de fausses informations. Ils n’aiment pas qu’elle soit militante étudiante et répètent régulièrement la propagande contre la JNU. Ils avaient aussi tenté de la dissuader de faire une grève de la faim. Le 19 juillet, au 22e jour de son jeûne, Bora, très affaiblie, s’est réveillée après s’être assoupie et a découvert sa mère en train de lui masser les jambes. Celle-ci avait fait le voyage depuis Bareilly, leur district d’origine dans l’Uttar Pradesh. « Je ne m’attendais pas à ce qu’elle vienne », raconte Bora. Sa mère a passé la nuit à Delhi avant de repartir l’après-midi du 20 juillet. « Pendant des années, elle a cru au récit de l’État selon lequel les manifestants sont des terroristes et la police est très gentille, dit Bora. J’aurais aimé qu’elle voie la brutalité policière qui a suivi. »
Ce jour-là, Bora et deux autres grévistes de la faim ont finalement cessé leur jeûne. Elle ne s’attendait pas à voir autant de personnes sortir soutenir le CJP. « Cela a montré que la colère ne visait pas seulement Dharmendra Pradhan, mais aussi l’abandon persistant de la jeunesse et le chômage. »
LE 24 JUILLET, Modi s’est enfin adressé aux manifestants. Dans sa première vidéo selfie publiée sur Instagram, avec une diction hésitante et un cadrage maladroit, il a promis une nouvelle loi, des mesures sévères et des tribunaux spéciaux accélérés pour punir les responsables. Il n’a rien dit de la demande de démission de Pradhan.
En quelques minutes, une avalanche de reels a qualifié la vidéo de « cringe » [ringarde, NdT] et Modi de « Unc Pro Max » [Tonton Has Been, NdT], « unc » étant l’argot de la génération Z pour « oncle ». Les jeunes ont jugé ses promesses symboliques et estimé que leurs préoccupations restaient presque sans réponse. Ils ont aussi proposé au premier ministre des tutoriels gratuits sur les bons angles de caméra et l’écriture de meilleurs scripts.
Une tendance virale appelle à des « contrôles de colonne vertébrale » pour repérer les personnalités publiques qui ont eu le courage de parler et encourage les internautes à se désabonner des autres. Ces derniers jours, davantage de célébrités ont exprimé leur soutien aux étudiants et aux manifestants.
Les selfies pris en garde à vue et les reels de danse tournés dans les commissariats continuent de circuler. Au Bihar, des manifestants ont raillé la police parce qu’elle n’avait pas de grenades lacrymogènes pour les disperser. Face aux canons à eau, ils ont répondu par une « danse de la pluie ». Dans tout le pays, la fuite devant les policiers qui chargent à coups de bâton s’appelle désormais Subway Surfers Protest Edition, d’après le célèbre jeu de course. Les manifestants publient leurs « scores » et se moquent de la mauvaise condition physique des policiers. Des tutoriels d’autodéfense et des reels GRWM, « Get Ready With Me » [Préparez-vous avec moi, NdT], préparent aussi les gens à participer aux mobilisations. Après le déploiement par le gouvernement de caméras de surveillance et d’outils de reconnaissance faciale pour suivre les manifestants, de nouveaux reels ont expliqué comment le maquillage pouvait tromper la technologie.
Les protestations sont appelées des fêtes, et les manifestants organisent des scènes ouvertes, des concours de talents, des jam-sessions et des danses. Une nouvelle génération de chansons de protestation devient virale. Beaucoup encouragent les « rendez-vous de manif » plutôt que les applications de rencontre, afin de trouver un partenaire partageant la bonne vision du monde.
Des sympathisants utilisent les applications de livraison pour envoyer de la nourriture et d’autres ressources aux manifestants. Pendant les protestations paysannes, les médias avaient attaqué les agriculteurs pour l’acte prétendument décadent de manger des pizzas. Les manifestants de la génération Z réalisent maintenant des reels « Ce que je mange en une journée » avec des hamburgers, des pizzas, des momos [raviolis tibétains devenus un street food populaire, NdT], des nouilles et des barres protéinées. Ils montrent aussi les ressources envoyées de tout le pays et de l’étranger, sans se laisser troubler par les accusations d’ingérence étrangère.
Les partisans de responsables et de partis politiques, qu’ils diffusent des théories du complot ou exigent une pureté idéologique du mouvement, ont été surnommés « park-wale uncle and aunty », les vieux oncles et tantes omniprésents qui hantent les parcs de quartier indiens. Certains proposent d’activer le « contrôle parental » sur la télévision pour empêcher leurs parents de regarder des informations compromises. Les chaînes sont raillées pour leurs clips mal montés ou produits par intelligence artificielle.
Autrefois, les manifestants formulaient leurs exigences dans des mémorandums et des pétitions. Elles circulent maintenant dans des mèmes et des reels. Elles ont largement dépassé la réforme des examens ou la démission de Pradhan, qui est finalement intervenue le lendemain de l’intervention de Modi. Les mots « responsabilité » et « obligation de rendre des comptes » reviennent souvent. Des appels réclament le départ de Modi lui-même, signe d’un mécontentement visant l’ensemble du gouvernement.
Le lieu de protestation de Jantar Mantar, reconquis après la répression du 20 juillet, est devenu un espace culturel de résistance, de solidarité et de compréhension. On y trouve des œuvres, de la musique et le langar sewa, service communautaire qui nourrit et prend soin des manifestants. Beaucoup de ces pratiques rappellent le meilleur des mouvements antérieurs. Les cuisines collectives et le langar sewa avaient joué un rôle important dans les protestations paysannes, tandis que le campement de Shaheen Bagh ressemblait à une galerie d’art à ciel ouvert. Les participants reprennent aussi la critique des liens du BJP avec de grands groupes financiers comme Adani Group et Reliance Industries, et dénoncent les godi media. Ils appellent à l’unité avec les agriculteurs et les travailleurs et discutent des castes et des classes.
D’autres solidarités s’expriment. Les manifestants témoignent de leur empathie pour le Manipur, État du Nord-Est où l’apathie gouvernementale laisse les violences communautaires se poursuivre depuis trois ans, et pour le Cachemire. Des femmes et des personnes queer ont publié des reels expliquant que le lieu de protestation constituait un espace sûr. Des personnes de confessions et de milieux divers viennent sur place par solidarité, pour soutenir les participants et prendre de leurs nouvelles.
La solidarité s’étend aux travailleurs des plateformes de livraison, dont beaucoup étudient aussi à temps partiel. « Les travailleurs des plateformes incarnent le manque de protection sociale et d’emplois décents auquel les jeunes se heurtent en entrant sur le marché du travail, m’a dit Nitesh Kumar Das, secrétaire à l’organisation de la Gig Workers Association [Association des travailleurs des plateformes, NdT]. Ces protestations ouvrent des discussions pour garantir aux jeunes des voies d’accès à l’emploi, mais aussi un travail durable, sûr et digne. »
À Jantar Mantar, un mur de la honte documente les brutalités policières. Des graffitis couvrent les murs voisins. Sur l’un d’eux, on lit : « Toute une protestation parce qu’un homme-enfant ne comprend pas le message. » Un autre réclame l’interdiction du RSS, reprend le cri ambedkariste « Jai Bhim » [Vive Bhimrao !, NdT] et proclame « Jal jangal zameen and jobs hamari hain » [L’eau, les forêts, la terre et les emplois sont à nous, NdT], affirmant que les emplois appartiennent au peuple, au même titre que l’eau, les forêts et la terre revendiquées depuis longtemps par les communautés tribales [adivasies, NdT] malmenées.
On lit aussi « Modi est une diva » et « Jab jab Modi darta hai, Hindu-Muslim karta hai », chaque fois que Modi a peur, il se met à diviser hindous et musulmans. Pragya Gautam a rencontré sur place trois autres jeunes femmes de Prayagraj et s’est portée volontaire pour coordonner les ressources. Sa mère lui parle régulièrement par appel vidéo. « Au début, elle était en colère contre moi, dit-elle, mais elle m’a promis de me laisser repasser le NEET l’an prochain si je rentre. » Gautam compte rentrer chez elle, « mais seulement après la démission de Modi ».
Neha Dixit est journaliste indépendante et autrice ; elle écrit sur les intersections entre politique et justice sociale en Asie du Sud.
L’original anglais de cet article est initialement paru dans Himal Southasian. Cette traduction française, par Fausto Giudice (Tlaxcala), est initialement parue sur son Substack. Elle est reproduite ici dans le respect des conditions copyleft de Tlaxcala.
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