Le retour inattendu de la question nationale au Proche-Orient, par Hamza Esmili – 28 février 2025

De Les Temps qui restent

Chronique d’une libération – reportages de Syrie 2/4

Crainte et enthousiasme mêlés accueillirent, en Occident, la chute inespérée du régime d’Assad. On fut tenté, pour clarifier la situation syrienne, de recourir à l’inusable échiquier géopolitique. Quoique pas complètement inopérante, cette gigantomachie trop transparente ne suffit pas à expliquer l’invraisemblable percée d’une révolution qu’on donnait pour morte. Du terrain, Hamza Esmili rapporte une réflexion sur la profondeur des affects politiques qui l’ont rendue possible, au premier rang desquels l’attachement à l’idée de nation. Si les malheurs endurés et les espoirs tenaces ont permis la libération nationale, comment faire pour qu’ils ne la mettent pas en péril ?

Au camp palestinien de Yarmouk, en lointaine banlieue de Damas, les slogans des luttes passées et présentes cohabitent le long des rares murs non effondrés de la capitale de la dispersion. Certaines affiches – déjà décrépites – commémorent le martyr de combattants tués quelques mois plus tôt dans un bombardement israélien sur Damas. ‘Abd-el-‘Azīz al-Mīnāwī figure parmi ceux-ci. Vétéran de la cause, « grand leader national » certifie l’affiche, il avait d’abord été membre du Front populaire de libération de la Palestine – Commandement général (FPLP-CG), avant de se joindre au Jihad islamique palestinien (JIP). Ces deux organisations, en dépit de leurs différends idéologiques, ont ainsi eu en commun le soutien indéfectible au régime d’Assad. Le FPLP-CG a sacrifié quantité de ses soldats à la cause de la répression de la révolution, tandis que le JIP a été l’opérateur essentiel de l’arrimage de la lutte palestinienne à l’« axe de la résistance », cette coalition d’acteurs étatiques et paraétatiques soutenus par l’Iran.

À quelques encablures, d’autres affiches plus récentes sont parées des couleurs de la libération syrienne, célébrant le cessez-le-feu obtenu un an et demi après le 7-Octobre, rendant hommage aux gens de Gaza, figurés par les silhouettes tragiques et sublimes de Rīm et de son grand-père qui l’appelait « l’âme de son âme ». Mêlant le ralliement à la trame révolutionnaire et l’adresse aux Gazaouis suppliciés, ces affiches nouvelles recouvrent parfois les proclamations datant d’un vieux discours pompeux, dorénavant caduque. À Yarmouk comme ailleurs, l’accélération de l’histoire fut aussi soudaine qu’implacable.

La capitale de la dispersion – métaphore d’une condition palestinienne composée à parts égales d’enracinement et d’exil – est-elle condamnée à être ainsi ballotée au gré des événements scandant l’actualité régionale ? Cette répétition de la thèse de Palestiniens et d’Arabes dépossédés de leur destin historique est tout aussi convenue qu’erronée. À Yarmouk, les habitants n’ont pas de mots trop durs pour décrire le règne du Ba’th. Un kinésithérapeute rencontré dans l’un des salons de coiffure du camp me pointe un badaud : « Celui-là a survécu au siège du régime et à la famine, quand les gens mangeaient les mauvaises herbes et la nourriture des animaux. » Dans son bureau enfumé, le responsable local du Fatah – parti pourtant lui-même modérément critique à l’égard du régime d’Assad – ne dit pas autre chose : « La destruction du camp, ce n’est pas la guerre qui l’a causée. C’est une punition. En 2018, quand le régime a repris la région, il a voulu nous faire payer notre soutien à l’Armée libre. Yarmouk a été détruit par des MiG et des missiles. » Rami, le kinésithérapeute du salon de coiffure, me montre un luxueux immeuble de l’allée principale, construit par des Palestiniens de Yarmouk exilés au Qatar, mis à sac puis détruit par la fameuse 4e division blindée de Maher al-Assad peu après la reprise du camp par le gouvernement.

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Hamza Esmili est socio-anthropologue du religieux, spécialiste des aspirations théologico-politiques populaires en contexte de crise collective, en particulier parmi les sociétés maghrébines et les communautés issues de l’immigration postcoloniale en Europe.

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