Alors que les groupes extrémistes islamistes de droite gagnent du terrain au Bangladesh, les féministes se battent pour les droits des femmes et l’égalité des sexes, dans un contexte caractérisé par la déception face au gouvernement du Parti nationaliste du Bangladesh
Le 27 mai, un groupe de militantes des droits des femmes, d’artistes, d’universitaires et d’autres personnalités a adressé une lettre ouverte au ministre de l’Information du Bangladesh, Zahir Uddin Swapan, pour protester contre les règles vestimentaires que la chaîne publique bangladaise envisageait d’imposer aux présentatrices, et qui décourageaient le port de « grands bindis » ou de « dupattas portés sur le côté ». Le directeur général adjoint de l’information de la chaîne, Mohammed Shariful Quader, a par la suite déclaré aux médias que cette directive visait à « préserver une norme générale correspondant à l’identité socioculturelle du Bangladesh ». La directive a ensuite été annulée suite à un tollé général, les militantes féministes ayant fait valoir qu’elle constituait une atteinte à la liberté du choix vestimentaire des femmes.
De telles atteintes à l’autonomie et aux droits des femmes ne sont pas rares au Bangladesh aujourd’hui, même après ces élections tant attendues de février dernier – les premières depuis la « Révolution de juillet » de 2024, mouvement mené par la jeunesse qui avait entraîné la chute de Sheikh Hasina et de son gouvernement répressif de la Ligue Awami –, dont beaucoup avaient espéré qu’elles entraîneraient une orientation politique plus progressiste. Alors que les jeunes manifestant.es de 2024 avaient réclamé des changements, notamment une meilleure protection des libertés des femmes, leurs espoirs ont été de courte durée.
Le recul a commencé après la mise en place d’un gouvernement intérimaire dirigé par Muhammad Younus, chargé de mettre en œuvre un programme de réformes ambitieux. En mai 2025, Hefazat-e-Islam, un groupe de pression islamiste radical, s’est mobilisé contre un rapport présenté par la Commission des réformes des affaires féminines, présidée par la militante des droits des femmes Shireen Huq, qui énonçait 433 recommandations visant à éliminer les lois et politiques discriminatoires à l’encontre des femmes et d’autres groupes minoritaires au Bangladesh. Parmi les principales recommandations figuraient l’égalité des droits en matière d’héritage, la reconnaissance des travailleurs du sexe et des travailleurs domestiques dans le cadre de la législation nationale du travail, six mois de congé maternité rémunéré, ainsi que l’égalité des droits pour les femmes en matière de mariage, de divorce et de garde des enfants.
Lors d’une conférence de presse à laquelle ont assisté environ 20 000 hommes – pour la plupart des enseignants et des étudiants issus de madrasas Qawmi privées et non officielles –, Hefazat-e-Islam a présenté une déclaration en 12 points exigeant la suppression pure et simple de la commission. Son secrétaire général, Mamunul Haque, a déclaré : « Nous ne voulons pas l’égalité des droits pour les femmes, nous voulons des droits équilibrés et justes pour les femmes. Les femmes ne peuvent pas subsister si elles sont en concurrence avec les hommes parce qu’on leur accorde l’égalité des droits. » Lors du rassemblement qui a suivi l’événement, les manifestants ont qualifié à plusieurs reprises la commission de « commission de prostituées ». Le lendemain, des militants islamistes ont donné des gifles et lancé des chaussures contre un panneau représentant une femme en sari sur le campus de l’université de Dacca. Une vidéo de cet incident a été largement diffusée sur Internet.
Afin de se présenter comme une voix crédible en matière de droits des femmes, le Jamaat-e-Islami, un groupe islamiste d’extrême droite qui est aujourd’hui le plus grand parti d’opposition du Bangladesh, a également mobilisé ses cadres féminins pour protester contre les propositions de la commission de réforme. Elles ont affirmé que l’islam avait déjà accordé suffisamment de droits aux femmes et ont rejeté toute politique susceptible de porter atteinte au caractère sacré du Coran et de la Sunna – les enseignements du prophète Mahomet. Les femmes vêtues du niqab ont été de plus en plus mobilisées en public ces derniers mois : par exemple, lors d’un rassemblement dont l’objectif était de réclamer l’arrêt de la discrimination à l’encontre des femmes portant le hijab à l’occasion de la Journée mondiale du hijab – bien qu’il n’existe aucun texte ni aucune disposition à l’encontre du hijab au sein des institutions gouvernementales et des entreprises.
Alors que les femmes ne représentent que 4 % des candidats aux élections législatives de 2026, la transition post-Hasina au Bangladesh reproduit le patriarcat qu’elle s’était engagée à démanteler. Cela contraste fortement avec la période qui a précédé la Révolution de juillet, durant laquelle les manifestantes étaient très présentes pour exiger la fin d’un système de quotas controversé dans la fonction publique. Les étudiantes de l’université de Dacca et d’autres universités publiques ont déployé des banderoles et scandé des slogans tels que « Nari jekhane agroshor, quota sekhane hasshokor » – « Là où les femmes avancent, les quotas ne sont qu’une farce ». Bon nombre des femmes qui ont mené les manifestations et qui avaient rejoint le Parti national des citoyens (NCP), mouvement étudiant issu du mouvement de juillet 2024, ont démissionné en signe de protestation après que celui-ci s’est aligné sur le Jamaat-e-Islami ; beaucoup ont déclaré que les dirigeants du NCP avaient trahi leurs camarades femmes.
Le mouvement « Étudiant.es contre la discrimination » a joué un rôle clé dans les manifestations contre la réforme des quotas, et bon nombre de ses militant.es ont participé à la création du NCP. Mais les membres dirigeants du NCP ont ensuite mis les militantes à l’écart, comme l’ont déclaré l’ancienne porte-parole du NCP, Umama Fatema, et l’ancienne coordinatrice du parti, Nusrat Tabassum. L’Alliance démocratique des étudiants, une coalition de sept organisations étudiantes de gauche, a déclaré que le gouvernement intérimaire ainsi que d’autres groupes politiques s’étaient efforcés dès le début d’occulter les débats sur le rôle des femmes dans la Révolution de juillet. Nuzia Hasin Rasha, ancienne dirigeante étudiante de gauche à l’université de Dacca et participante active au soulèvement de juillet 2024, a également dénoncé une campagne misogyne dont elle a été la cible lors de l’élection des dirigeants du Syndicat central des étudiants de l’université de Dacca (DUCSU) en septembre 2025. Dans ses déclarations publiques et ses publications sur les réseaux sociaux, elle a dénoncé les inégalités systématiques auxquelles sont confrontées les femmes responsables politiques au Bangladesh. Elle a qualifié l’inaction face au harcèlement sexuel en ligne dont elles sont victimes d’échec aussi bien institutionnel qu’au niveau de l’État.
Le nouveau parlement bangladais ne compte que sept femmes parmi ses 300 sièges élus au suffrage direct, tandis que 50 autres ont été nommées à des sièges réservés. Alors que le BNP domine avec 247 sièges, le Jamaat-e-Islami détient un nombre sans précédent de 77 sièges après avoir réalisé son meilleur score électoral de tous les temps lors des élections de février.
Le président du Jamaat-e-Islami, Shafiqur Rahman, a déclaré dans une interview accordée à Al Jazeera avant les élections : « C’est une volonté divine, il existe des différences entre les hommes et les femmes. Ce qu’Allah a créé, nous ne pouvons pas le changer. Personne ne peut le changer. » La secrétaire de la branche féminine du Jamaat, Nurunnisa Siddiqua, s’est fait l’écho de ses propos en déclarant : « Le Saint Coran dit que “les hommes sont les tuteurs des femmes”. Il s’agit d’une directive coranique et d’une obligation. Ainsi, au sein d’une organisation islamique, les femmes ne peuvent pas occuper de postes de direction. »
Le 28 janvier 2025, un match de football féminin à Joypurhat, dans le nord-ouest du Bangladesh, a dû être annulé après que des habitants, dont des élèves de madrasa, ont saccagé le terrain de football du lycée de Tilakpur, pour protester contre la participation des femmes à des activités sportives. En mars de la même année, deux jeunes femmes ont été agressées alors qu’elles buvaient du thé et fumaient dans un salon de thé du quartier de Lalmatia à Dacca, après qu’un homme âgé proche du pouvoir leur eut demandé de partir. Plusieurs vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux dans lesquelles on voyait des femmes se faire agresser à Cox’s Bazar, les agresseurs disant qu’elles se livraient à des « activités immorales ». En avril 2026, un groupe, composé notamment d’un homme trans et d’une femme trans, a été agressé par un groupe anti-LGBTIQA+ alors qu’il était assis à l’extérieur d’un stand de thé situé en face du commissariat de Shahbagh à Dacca.
Les viols et les meurtres de femmes font de plus en plus régulièrement la une des journaux. Selon un rapport du Bangladesh Mahila Parishad, une organisation à but non lucratif qui se préoccupe des droits des femmes, les violences sexuelles et les viols collectifs commis à l’encontre de femmes et de jeunes filles ont augmenté de 52 % en 2025 par rapport à l’année précédente. On a également constaté une recrudescence d’autres types de violences à l’égard des femmes, avec une augmentation des attaques à l’acide, des violences relatives à la dot, des brûlures et davantage encore. La présidente du Bangladesh Mahila Parishad, Fawzia Moslem, a établi un lien entre cette montée de la violence et l’influence croissante des groupes religieux conservateurs. De tels événements, associés à l’impunité qui les entoure, n’ont fait qu’aggraver la misogynie au Bangladesh.
Même si le Parti nationaliste du Bangladesh l’emporte, le Jamaat-e-Islami semble en passe de devenir une formidable force d’opposition, faisant basculer le centre politique du pays encore plus à droite. Outre les groupes établis, le Touhidi Janata, un nouveau regroupement informel d’islamistes radicaux, a également joué un rôle déterminant dans les attaques contre des sites culturels, affectant la vie publique des femmes et des minorités du Bangladesh. Le Touhidi Janata a mené des attaques contre des lieux de culte et des institutions culturelles telles qu’Udichi, qui utilise la musique, la danse et le théâtre pour militer en faveur d’un Bangladesh laïc, et Chhayanaut, qui œuvre à la préservation de l’art et de la musique bengalis. Ces deux organisations ont vu leurs locaux incendiés et saccagés en 2025. Le Touhidi Janata a également agressé de nombreuses femmes dans des espaces publics sous le prétexte fallacieux d’un comportement immoral. Des membres de ce groupe ont déjà été arrêtés pour leur appartenance à des groupes extrémistes et militants, notamment l’Ansarullah Bangla Team, une organisation terroriste reconnue comme telle au niveau international. La résurgence de ces groupes extrémistes religieux a considérablement mis en danger la sécurité publique et restreint encore davantage la mobilité publique des femmes, déjà limitée.
Au cours des dernières décennies, un nombre croissant de femmes sont entrées sur le marché du travail officiel au Bangladesh, même si elles ont dû constamment faire face à l’oppression patriarcale. Cependant, entre 2023 et 2024, la participation des femmes à la population active a chuté de 1,7 million – la première baisse depuis 2010. Cette évolution s’est produite alors que le pays poursuivait sa transition vers l’abandon de l’agriculture et que les emplois dans le secteur manufacturier se faisaient plus rares – notamment dans l’industrie textile en raison de l’automatisation. Les opportunités pour les femmes dans les zones rurales sont entravées par un manque d’accès au capital et à l’information.
Des partis tels que le Jamaat-e-Islami et le Khelafot-e-Majlish déploient leurs cadres féminins pour tenter de redéfinir le concept d’égalité des droits dans un cadre islamiste radical. Dans les zones rurales, les militantes de ces partis incitent souvent les femmes pieuses à adhérer à une conception ambiguë de la justice et des droits, et les mobilisent pour qu’elles œuvrent en faveur de leurs organisations si elles souhaitent accéder au paradis. L’idée même d’égalité est menacée, ces femmes se mobilisant en faveur d’une forme islamiste de justice dans laquelle les femmes occupent une place secondaire par rapport aux hommes. Dans cet affrontement entre les discours, le conservatisme en tant qu’idéologie refait surface, cette fois avec le soutien volontaire des femmes.
Le récent virage vers une politique plus conservatrice et de droite, qui vise à restreindre l’espace dont disposent les femmes, y compris leur droit au travail, a suscité l’indignation de nombreuses militantes féministes, d’autant plus qu’elles doivent contrer la rhétorique des femmes de droite en s’appuyant sur des arguments féministes.
Certaines militantes soulignent que de nombreuses femmes au Bangladesh n’ont eu d’autre choix que de travailler. « En idéalisant le rôle des femmes au foyer, la pensée conservatrice occulte le fait que seule une petite partie des femmes issues de l’élite et des classes supérieures pouvait se permettre de rester à la maison », a déclaré Marzia Prova, militante féministe et membre fondatrice du Bloc féministe rouge.
« Quant aux autres, nous n’avons jamais été enfermées chez nous. » Marzia Prova s’est dite préoccupée par les rapports sur les agressions collectives perpétrées par des groupes d’extrême droite qui s’efforcent de porter atteinte aux droits socioculturels des femmes. « Nous disposons de toutes les institutions démocratiques », a-t-elle déclaré. « Ce n’est pas comme si nous vivions sous le joug d’une doctrine religieuse. Mais les sentiments religieux sont exploités par le monde des affaires et les secteurs financiers internationaux pour servir leurs propres intérêts. Ils ne sont pas dans la lignée des principes émancipateurs de la religion. » C’est là, a-t-elle ajouté, « la double nature hypocrite des groupes politiques d’extrême droite inspirés par la religion ».
« La résurgence du conservatisme pourrait avoir des déclencheurs à la fois matériels et idéologiques », a déclaré Ayesha Banu, professeure d’études sur les femmes et le genre à l’université de Dhaka. « Le déclin économique n’en est peut-être pas la seule raison. Les manifestations contre le viol auxquelles nous assistons, bien qu’elles ne soient pas sans importance, sont de nature émotionnelle et sporadique. Les organisations de femmes sont souvent alignées sur les grands partis politiques et ne sont pas en mesure d’adopter une position non partisane. » Elle a ajouté que « cet alignement politique, associé à un manque d’organisation collective et de direction cohésive, a nui au mouvement. »
Nazifa Jannat, militante féministe et figure clé de la Révolution de juillet, aujourd’hui membre du Réseau pour l’action populaire, une nouvelle plateforme politique, a déclaré que les lacunes du système éducatif contribuent à pousser les femmes à rejoindre des groupes islamistes radicaux qui agissent à l’encontre de leurs propres intérêts. « De nombreuses femmes au sein de ces partis radicaux ont étudié dans des madrasas où elles n’ont eu aucune occasion de s’affranchir des stéréotypes de genre », a-t-elle expliqué. « On leur a appris à être soumises. » Elle a employé l’expression « perte systémique » pour décrire comment le potentiel des femmes en tant qu’actrices politiques est gaspillé lorsqu’elles sont mobilisées principalement pour constituer des réservoirs de voix au profit d’hommes politiques.
L’opposition des groupes islamistes radicaux au pluralisme et à l’égalité des droits pour les deux sexes semble découler de leur conviction que ces droits sont contraires à la charia. Or, la Constitution du Bangladesh ne suit pas la loi islamique, sauf en ce qui concerne les questions régies par le droit personnel musulman. Le recours des partis islamistes aux femmes pour dénoncer le statu quo a joué un rôle déterminant dans la remise en cause de l’égalité des sexes inscrite dans la Constitution. Les dirigeants du Jamaat ont évoqué la réduction du temps de travail des femmes sous prétexte de leur accorder davantage de temps pour concilier vie professionnelle et vie familiale. Bien que présentées comme généreuses, ces propositions restreignent la mobilité des femmes et risquent à terme de les effacer de la vie publique.
Nawshin Flora est une écrivaine, traductrice et chercheuse basée au Bangladesh. Diplômée de l’université de Dacca, ses recherches se situent à la croisée des thèmes de la caste, du travail et du genre, et portent notamment sur la situation économique et politique des éboueurs de Dacca.
La version originale anglaise de ce texte est initialement parue dans Himal Southasian. Cette traduction française, par Pierre Vandevoorde, est initialement parue sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières.
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