Critique d’un marxiste de Hong Kong à l’égard de la « loi sur l’unité ethnique » chinoise de 2026
Le 1er juillet 2026, la « loi sur la promotion de l’unité ethnique et du progrès » est entrée en vigueur en République populaire de Chine (RPC). Cette loi a suscité de nombreuses critiques, notamment de la part du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits humains, Volker Türk, qui a appelé à son abrogation, avertissant qu’elle risquait « d’aggraver les restrictions à la liberté de langue, d’éducation, de pratique religieuse, de culture, d’expression et de réunion ». Ce qui suit ne reprendra pas ce qui a déjà été dit, mais commentera certains aspects de la loi qui n’ont peut-être pas encore été suffisamment explorés.
Les pièges de la loi
Bien que la loi reconnaisse que « l’État doit persévérer dans la promotion des points communs tout en respectant et en valorisant les différences » et que les minorités ethniques ont droit à l’autonomie (voir articles 6 et 8), son objectif primordial est de « préserver la grande unité du peuple chinois ». Le mot « unité » est mentionné 108 fois, tandis que l’expression « améliorer le système des régions autonomes ethniques » n’apparaît qu’une seule fois, ce qui rend cette dernière purement décorative. La loi stipule que « les actes qui portent atteinte à l’unité ethnique et créent des divisions ethniques sont interdits ». Cependant, il n’existe aucune clause correspondante interdisant les actes qui portent atteinte aux droits des minorités à l’autonomie. Elle ne fait par ailleurs aucune mention de l’oppression historique exercée par le Parti communiste chinois (PCC) à l’encontre des Tibétain·es, des Ouïghour·es, des Mongol·es et d’autres minorités ethniques.
Au lieu de reconnaître et de réparer ces injustices, la nouvelle loi continue de défendre la ligne du parti consistant à nier le droit à l’autodétermination de ces communautés. Cela renforce aussi nécessairement l’oppression de la majorité han, car l’appareil d’État autoritaire de Pékin en sort toujours renforcé, puisqu’il développe de nouvelles compétences et technologies en opprimant les minorités.
Cette loi constitue une nouvelle tentative imposée d’en haut par l’État-parti pour définir la signification des notions d’« unité nationale », d’« identité nationale commune entre les groupes ethniques » et de ce que signifie « renforcer la cohésion ». En réalité, le véritable objectif de la loi est de garantir la soumission tant des minorités que des Chinois·es Han à l’État-parti. Par exemple, l’article 4 promet de « garantir le rôle commun de tous les peuples ethniques en tant que maîtres du pays ». Mais que signifie le fait que chacun soit « maître du pays » ? L’article 20 apporte quelques précisions :
Les parent·es ou autres tuteur·rices des mineur·es doivent s’acquitter de leurs responsabilités en matière d’éducation familiale conformément à la loi, en éduquant et en guidant les mineur·es afin qu’elles et ils aiment le Parti communiste chinois, la Patrie, le peuple (人民) et la nation chinoise (中華民族) ; elles et ils doivent également leur inculquer l’idée que la nation chinoise forme une seule et même famille ; enfin, elles et ils ne doivent pas leur inculquer des idées qui ne favorisent pas le renforcement de l’unité ethnique et le progrès.
En d’autres termes, la loi prédétermine déjà la conception du « parti » de l’« unité nationale » comme le seul choix possible pour tous les peuples ethniques. Cette conception de l’unité nationale confère à l’État un immense pouvoir supplémentaire pour contraindre les parent·es à inculquer à leurs enfants l’idéologie de « l’amour du parti ». Il s’agit là d’une nouvelle extension du pouvoir de l’État-parti à intervenir dans la vie familiale et à dicter aux parent·es la manière dont elles et ils doivent éduquer leurs enfants.
Alors que le peuple, maître de la maison, a l’obligation légale d’« aimer » le Parti, aucune clause similaire ne stipule que le Parti doit également aimer le peuple en retour. N’est-ce pas là une grande injustice ? Et comment définir l’« amour » en termes juridiques ? Les lois ne peuvent que décourager ou encourager certains comportements par le biais de sanctions légales ; elles ne peuvent en aucun cas enseigner aux personnes comment aimer, un domaine qui dépasse tous les systèmes juridiques. Toute tentative visant à faire de l’amour pour son pays une obligation légale n’est, en réalité, rien d’autre qu’un contrôle idéologique. Cette loi ne se limite pas au contrôle des pensées des parent·es issu·es de minorités ethniques, mais s’étend aussi à celui des Chinois·es Han.
L’article 15 constitue une atteinte directe aux droits des minorités et des Chinois·es Han à leur propre langue. Il stipule que « l’État doit promouvoir pleinement la diffusion de la langue et de l’écriture communes de la nation. L’apprentissage et l’utilisation par les citoyen·nes de la langue et de l’écriture communes de la nation ne doivent être entravés par aucune organisation ni aucun·e individu·e ». Par « langue commune de la nation », il s’agit du mandarin. En 2001, la « Loi sur la langue chinoise standard parlée et écrite » a été adoptée afin de renforcer encore davantage la position dominante du mandarin dans la vie publique chinoise, au détriment des droits des minorités à utiliser leurs propres langues comme moyen d’enseignement dans les écoles et dans les espaces publics en général. Elle stipulait également de manière spécifique que « quiconque entrave l’apprentissage et l’utilisation de la langue commune d’autrui se verra ordonner […] de se mettre en conformité ». Les dissident·es tibétain·es ont critiqué cette clause, estimant qu’elle servait de prétexte aux autorités pour réduire au silence les Tibétain·es mécontent·es de leurs efforts visant à affaiblir leur langue.
Cette loi a également affecté les droits des communautés chinoises han d’utiliser leurs « dialectes ». Par exemple, dans le Guangdong, les enfants parlant le cantonais ont été contraint·es de renoncer à leur langue maternelle (considérée par le Parti comme un « dialecte », et donc inférieure au mandarin) à l’école, même dans les localités où la population parle majoritairement le cantonais, et ce malgré un consensus parmi les éducateur·rices selon lequel l’utilisation de la langue maternelle des habitant·es comme langue d’enseignement constitue la meilleure pratique. Peu à peu, il a été interdit aux écolier·es de parler le cantonais, même pendant les récréations, et celles et ceux qui enfreignaient cette règle faisaient l’objet de sanctions disciplinaires. Finalement, cette politique a suscité la colère de beaucoup d’habitant·es du Guangdong, ce qui a conduit au lancement d’une campagne pour sauver le cantonais. Lorsque Xi Jinping a pris le pouvoir en 2012, la campagne a commencé à s’essouffler. Les Hongkongais·es ont suivi ce processus de près et ont rapidement vu des politiques similaires leur être imposées à leur tour. En effet, le refus croissant de Pékin de reconnaître l’autodétermination des Hongkongais·es a été l’une des raisons de leur révolte de 2019. La nouvelle loi de 2026 va désormais encore plus loin en renforçant considérablement la contrainte exercée par l’État sur les habitant·es pour qu’elles et ils parlent la « langue commune ».
Une autre clause renforce encore la politique d’intégration forcée des minorités, ce qui se traduit par un pouvoir accru de l’État pour déplacer les minorités de leurs régions d’origine vers des zones à prédominance han. L’article 22 stipule que les gouvernements des comtés doivent « favoriser la mise en place d’un environnement communautaire d’intégration mutuelle, en améliorant les conditions sociales permettant à toutes les ethnies de vivre et d’étudier ensemble ». On peut se référer à des exemples passés pour comprendre ce qu’implique cette « intégration mutuelle ». L’année dernière, la région autonome du Guangxi Zhuang a mis en œuvre un projet de lutte contre la pauvreté visant à urbaniser des dizaines de groupes ethniques minoritaires. Cela s’est traduit par leur relogement dans des zones résidentielles nouvellement construites en ville, afin de faire avancer la politique du Parti consistant à « améliorer les conditions sociales permettant à toutes les ethnies de vivre et d’étudier ensemble ». Pour y parvenir, l’État est intervenu massivement afin d’imposer cette migration, qu’il s’agisse de l’urbanisme, de la promotion du mandarin au détriment des langues minoritaires ou encore du fait de forcer les minorités à quitter leurs terres d’origine. Dans cette optique, la nouvelle loi ne fait aucune mention de la nécessité d’obtenir le consentement des minorités pour une telle « intégration mutuelle ». Il est également impossible de se plaindre légalement que le Parti viole une quelconque disposition de la Constitution, puisque la clause relative à la liberté de circulation a été abolie en 1975.
Dayitong : la vision impériale de la Chine
Cette loi sur l’unité ethnique, ainsi que d’autres lois répressives qui l’ont précédée et qui l’accompagnent, révèlent une Chine de plus en plus totalitaire et qui se rapproche d’une version d’extrême droite du nationalisme. Le terme spécifique utilisé pour décrire l’« unité » est particulièrement alarmant. Ce problème est moins évident dans la traduction anglaise. Dans le préambule, on peut lire : « Tous les peuples ethniques de Chine ont toujours adhéré à l’idéal d’unité selon lequel le territoire national ne doit pas être divisé. » Cette traduction est inexacte et trompeuse. Le terme chinois original pour « l’idéal d’unité » est ici dayitong (大一統). Une meilleure traduction serait « l’idéal de la grande unité ». Cela reste toutefois insatisfaisant, car cette expression ne se limite pas à la simple « unité ».
En tant que concept, le terme dayitong a été forgé à l’origine dans un ancien texte classique confucéen, le Gongyang Zhuan. L’idée initiale est comparable à ce que Thomas Hobbes a défendu 2 500 ans plus tard : un État unifié sous l’autorité d’un souverain absolu. Cette idée fut mise en pratique par le premier empereur chinois, Qin Shi Huang, lorsqu’il unifia la Chine en 221 avant J.-C. Qin alla si loin dans sa quête d’« unité » que son empire ne dura que 15 ans avant d’être renversé par de multiples rébellions. Pourtant, après quelques ajustements mineurs, tant ses idées fondamentales que ses pratiques devinrent par la suite le modèle standard de construction d’un empire en Chine.
Le cœur du problème concernant le dayitong réside non seulement dans l’idée d’un État unifié qui nie les droits des minorités, mais aussi dans le pouvoir absolu du souverain. Comme l’explique l’historien Ge Zhaoguang, « d’après le sens originel de “grande unité”, ce concept visait initialement à préserver le contrôle absolu de l’autorité impériale sur l’empire face aux soulèvements des barbares, des seigneurs féodaux et des pouvoirs locaux ».
Bien que le terme dayitong n’apparaisse qu’une seule fois dans la loi, il ne s’agit pas d’une occurrence isolée dans la Chine de Xi. Dès 2014, Xi Jinping avait déjà explicitement lié sa vision politique au dayitong. Dans un discours plus récent, prononcé en 2023 lors du Colloque sur l’héritage culturel et le développement, il a de nouveau utilisé ce terme à quatre reprises dans un sens positif. Ces dernières années, les maisons d’édition d’État ont encouragé et financé des centaines d’articles de recherche sur le sujet, parallèlement à la concentration croissante du pouvoir entre les mains de Xi. Aujourd’hui, le PCC a officiellement intégré ce terme dans la nouvelle loi. Dans ce contexte, on ne peut s’empêcher d’associer ce terme à la gouvernance de plus en plus absolutiste de Xi Jinping. Lorsqu’il a poussé l’Assemblée populaire à abolir la limite de deux mandats à la tête de l’exécutif, il a également justifié cette mesure en l’inscrivant dans la quête commune de la Chine pour le « grand renouveau de la nation chinoise ».
Le PCC et le KMT des débuts face à la nation chinoise
Ces évolutions dans l’attitude de la République populaire de Chine envers les minorités nationales et la gouvernance rappellent les approches conservatrices et chauvines défendues par le Kuomintang (KMT), auxquelles le PCC des débuts s’était opposé. Après la révolution chinoise de 1911, la majorité de la classe lettrée chinoise a abandonné l’absolutisme pour embrasser le républicanisme. Mais des divergences subsistaient quant à la manière dont ils concevaient la lutte de la Chine pour la démocratie et l’unification nationale. Lorsque Chen Duxiu et ses camarades ont fondé le PCC, le manifeste du parti de 1922 affirmait que :
Le peuple chinois doit s’opposer à une autonomie conjointe provinciale dominée par le séparatisme des seigneurs de guerre et à une unification de type dayitong par la force militaire, en commençant par renverser tous les seigneurs de guerre et unifier la Chine sous le pouvoir du peuple, établissant ainsi une véritable république démocratique. Dans le même temps, afin de tenir compte des différentes réalités économiques, nous devons, d’une part, empêcher l’expansion du pouvoir des seigneurs de guerre et, d’autre part, respecter l’autodétermination des peuples des régions frontalières. Cela se ferait en favorisant la création de régions autonomes pour la Mongolie, le Tibet et le Xinjiang, qui s’uniraient ensuite pour former une république fédérale chinoise.
D’autre part, l’engagement du KMT en faveur du républicanisme et de la démocratie a toujours été timide. Le KMT n’a jamais pris au sérieux le respect des droits des minorités. Après avoir écrasé le PCC en 1927 et pris le pouvoir au niveau national, Tchang Kaï-chek a rapidement révélé sa véritable ambition : concentrer le pouvoir entre ses mains sous un régime absolutiste — le dayitong. Son seul problème était qu’il ne disposait pas des moyens nécessaires pour réaliser son ambition d’exercer un contrôle effectif et sa souveraineté sur le Tibet, le Xinjiang et la Mongolie.
Face à l’invasion à grande échelle menée par le Japon en 1939, un débat s’est engagé, d’abord dans les milieux universitaires, sur les relations entre les Chinois·es Han et les minorités ethniques. Gu Xiegang, historien éminent de l’époque, affirmait qu’il n’existait qu’une seule nation — la nation chinoise — sur le territoire « chinois », car, selon lui, les minorités étaient elles aussi considérées comme « chinoises ». Cela revenait à nier qu’elles jouissaient du droit à l’autodétermination en tant que minorités ethniques. Un sociologue de renom, Fei Xiaotong, critiqua cette thèse, la jugeant partiale, car la « nation chinoise » n’avait jamais constitué un tout homogène ; elle était au contraire extrêmement diversifiée. Tchang a clos le débat en 1943 dans son ouvrage Le destin de la nation chinoise, en affirmant la position de Gu. Il a soutenu que les minorités n’étaient que des zongzu (宗族), ou « clans », appartenant à la même famille que les zhonghuaminzu (中華民族), ou « nation chinoise ». En niant catégoriquement que les minorités constituaient des nations à part entière, distinctes des Han, il a annulé leur droit à l’autodétermination. C’est également dans ce texte que Tchang a invoqué à deux reprises le concept de dayitong, établissant ainsi un lien entre sa vision du KMT et la Chine impériale.
L’arrivée au pouvoir du PCC en 1949 était censée remplacer la dictature à parti unique de Tchang par une démocratie populaire. Ce principe était inscrit dans la nouvelle Constitution de 1954, à l’article 2, qui consacrait la souveraineté populaire, et à l’article 4, qui stipulait l’autonomie des minorités. Le bilan du PCC en matière d’application de ces dispositions est très médiocre. Mais cette tendance n’a fait qu’empirer depuis l’arrivée au pouvoir de Xi. La nouvelle loi, loin de rendre aux minorités ethniques et aux Chinois·es Han ce qui leur est dû, ne fait que resserrer encore davantage l’étau autour de ces deux communautés. Au lieu de remplacer la continuation moderne du dayitong par Tchang Kaï-chek, Pékin l’a intégrée et renforcée.
En examinant cette loi, beaucoup de Taïwanais·es peuvent se faire une idée de ce qui leur arriverait si Taïwan s’« unifiait » avec la Chine. Les principales langues de Taïwan – le hokkien, le hakka et les seize langues différentes des peuples autochtones – pourraient être restreintes dans les écoles, comme ce fut le cas lorsque Tchang dirigeait Taïwan. À l’époque de Tchang, les enfants étaient puni·es si elles ou ils osaient les parler à l’école. Sans compter que la nouvelle loi de Pékin vise explicitement « les organisations et les individu·es situé·es en dehors du territoire de la République populaire de Chine qui commettent des actes visant la République populaire de Chine, qui portent atteinte à l’unité ethnique et au progrès ou qui créent des divisions ethniques, et qui seront poursuivi·es en justice conformément à la loi ». Ainsi, les Taïwanais·es vivant à Taïwan ne sont pas les seul·es visé·es. La loi vise toute personne dans le monde qui oserait « porter atteinte » à l’unité ethnique chinoise.
Le problème de l’unité nationale
Certain·es, au sein de la gauche, ont toutefois des idées fausses concernant cette nouvelle loi. Un commentateur non chinois en donne une interprétation très différente. Q. Anthony Ali, un écrivain canadien désormais installé à Pékin, a rédigé un long essai favorable défendant cette loi. Pour contrer ses détracteur·rices, il cite l’article 8, qui stipule que « l’État doit maintenir et améliorer le système des régions autonomes ethniques, en préservant l’unité nationale et ethnique ». Mais comment ? Cet article ne compte que 18 mots et ne fournit que peu de détails sur la manière dont ce système serait « amélioré ». Au contraire, ce que la loi précise, comme expliqué précédemment, c’est l’étendue des pouvoirs accordés au Parti et à l’État pour préserver « l’unité nationale ». Dans cette optique, le bon sens — ainsi que les actions passées de la République populaire de Chine — suggère que l’article 8 est purement décoratif, et que seuls les articles qui prônent « l’unité nationale » constituent le cœur même de la loi.
Même si l’article 8 fournissait davantage de précisions, cela n’aurait guère d’importance. Depuis son arrivée au pouvoir, la politique d’autonomie ethnique du PCC n’a signifié qu’une autonomie administrative, et non une autonomie politique, sans parler du droit à l’autodétermination (tel que promis par le parti aux minorités ethniques avant 1940). Deux universitaires de Chine continentale, Xu Xiaoping et Jin Xin, ont reconnu dans un ouvrage approuvé par l’État, intitulé Rapport sur les problèmes nationaux chinois, que la loi de 1984 sur l’autonomie régionale ne couvre que des domaines tels que « le mariage, l’héritage, les élections, la planification familiale, l’enseignement obligatoire, etc. », et « reste totalement muette sur les droits économiques des régions en matière de contrôle des finances, de la fiscalité, du commerce extérieur, de l’exploitation de leurs ressources naturelles, etc. ».
L’argument d’Ali est faux, mais cohérent. Sa défense de Pékin découle de sa conviction fondamentale selon laquelle « l’unité nationale » est essentielle pour les États postcoloniaux. Il étaye cette thèse en évoquant longuement l’histoire tragique du Congo, tant coloniale que postcoloniale, en mettant l’accent sur la manière dont le pays a continué à être exploité et opprimé par l’impérialisme même après son indépendance. Ainsi, l’unité nationale est nécessaire pour se défendre contre l’impérialisme. À travers cette histoire, Ali amène ses lecteur·rices à conclure que « pour un État en développement, l’unité nationale est la condition qui permet à la terre, aux ressources, à l’éducation, à la fiscalité et à la sécurité de relever de la gestion nationale plutôt que de celle de puissances étrangères […] La Chine ne peut pas se permettre de considérer l’exploitation des divisions ethniques et régionales comme une stratégie obsolète de la Guerre froide. »
L’unité nationale est nécessaire, affirme Ali, car l’impérialisme américain continue de soumettre des pays, du Congo à la Chine, à sa domination en semant la division au sein de ces derniers. Pour le prouver, il a cité un colonel de l’armée américaine qui a déclaré que « la CIA voudrait déstabiliser la Chine ».
Le problème ici n’est pas que l’exploitation et l’oppression des nations plus faibles et de leurs travailleur·euses par l’impérialisme américain ne soient pas un mal — elles le sont, et il faut leur résister. Le problème réside dans l’opposition binaire que construit Ali — soit on soutient l’impérialisme américain, soit on soutient le PCC, ainsi que ses revendications d’« unité nationale ». Il s’agit toutefois d’une fausse dichotomie. Une position démocratique ou socialiste fondamentale sur la nation consiste précisément à éviter de faire passer l’unité nationale avant la valeur de la démocratie et les droits des minorités ou des peuples opprimés. Nous ne pouvons approuver cette unité que lorsqu’elle repose sur le consentement plein et entier du peuple et, surtout, sur le respect du droit des minorités ethniques à l’autodétermination. Utiliser le terme « unité nationale » comme une généralisation abusive est tout sauf une union véritablement libre entre les communautés.
Ali fonde son argumentation sur l’histoire du Congo postcolonial, mais sa conclusion et son analyse sont elles aussi partiales. Rétrospectivement, la victoire du mouvement anticolonial d’après-guerre, qui a permis d’obtenir l’indépendance, n’a pas tenu ses promesses de démocratie et d’égalité — ni même de « socialisme », dans certains pays. Mais cela n’est pas uniquement imputable à la domination impérialiste. Souvent, cela tient également au fait que les nouvelles élites locales, ou bourgeoisie nationale, étaient davantage intéressées par la conquête du pouvoir et l’enrichissement personnel. C’est précisément pour cette raison qu’elles avaient également tendance à conclure des compromis avec l’impérialisme. La Chine de l’après-Deng est l’un des meilleurs exemples de ce type d’État postcolonial.
Certes, Xi a tenu tête aux manœuvres d’intimidation de Trump. Cependant, il ne faut pas oublier que c’est aussi Xi qui, ironiquement, est en train de devenir le nouveau champion de l’ordre mondial néolibéral du « libre-échange » et du capitalisme, tel qu’établi par l’administration Clinton après que Trump l’eut abandonné. C’est pourquoi Xi continue d’accueillir les investissements étrangers tout en exportant lui-même d’énormes quantités de capitaux chinois – pour lui, Trump est mauvais, mais l’argent américain est bon. La rivalité entre la Chine de Xi et les États-Unis de Trump est avant tout une lutte pour leur part du marché mondial – un marché fondé sur l’exploitation et l’oppression des travailleurs à travers le monde. C’est pourquoi nous critiquons Pékin, non pas parce que nous soutenons Washington. Au contraire, nous le faisons parce que ces deux régimes sont désormais les piliers du capitalisme mondial. Ils y parviennent en exploitant des milliards de personnes, même s’ils se livrent une lutte acharnée entre eux.
Ali nous conseille de soutenir la République populaire de Chine et de nous opposer aux États-Unis. Ma réponse à cela est que nous ne devrions choisir ni l’un ni l’autre. Nous restons opposé·es aux deux régimes et nous nous mobilisons pour les tenir responsables de leurs propres crimes. La fausse dichotomie d’Ali ne préoccupe que celles et ceux dont la perspective a tendance à être centrée sur l’État : elles et ils soutiennent tel ou tel État, mais ne s’intéressent guère à écouter les voix de celles et ceux qui vivent sur le terrain. Ce n’est pas un hasard si les sources d’information d’Ali proviennent toutes des médias officiels de la République populaire de Chine. À l’inverse, une véritable position de gauche doit être centrée sur les personnes : nous portons des jugements politiques en fonction de notre évaluation du degré de démocratie, d’égalité et de liberté de ces sociétés, ainsi que de la diversité des voix qui s’y font entendre.
Au Loong-Yu est un militant de longue date pour les droits du travail et un militant politique de Hong Kong, ainsi que chercheur associé au SOAS China Institute. Il est l’auteur de ‘China’s Rise: Strength and Fragility’ et de ‘Hong Kong in Revolt: The Protest Movement and the Future of China’.
L’original anglais de cet article est initialement paru dans Lausan et est republié ici avec autorisation. Cette traduction française (par DE) est initialement parue sur Entre les lignes entre les mots.
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