Comprendre la montée de l’afrophobie en Afrique du Sud et comment y résister, par Faisal Garba – 8 juin 2026

En Afrique du Sud, l’afrophobie est souvent présentée comme un problème opposant « les étranger·es aux local·es », comme si elle découlait naturellement d’une hostilité culturelle ou d’une rivalité entre personnes démunies. Mais cette explication masque les réalités politiques et économiques plus profondes qui sont à l’origine de la violence anti-immigré·es et de la mobilisation xénophobe. La montée de l’afrophobie en Afrique du Sud ne peut être comprise en dehors du contexte marqué par de profondes inégalités, le chômage, la spoliation, la manipulation politique et les échecs de la transformation post-apartheid.

Il ne s’agit pas simplement de préjugés. Il s’agit de la manière dont la colère sociale est détournée des systèmes d’exploitation pour se diriger vers des personnes vulnérables qui sont elles-mêmes victimes de ces mêmes systèmes.

L’Afrique du Sud reste l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Des décennies après la fin de l’apartheid, la propriété des terres et la richesse restent concentrées entre les mains d’une petite minorité. Environ 72 % des terres arables appartiennent à une très petite partie de la société, majoritairement blanche. Dans un tel contexte, des millions de personnes luttent quotidiennement pour assurer leur subsistance, se loger, accéder aux soins de santé et trouver un emploi. Pourtant, au lieu de s’attaquer à ces inégalités structurelles, les élites politiques et certains secteurs du capital canalisent souvent la frustration du public vers les migrant·es et les réfugié·es.

La politique de l’attaque contre les migrant·es

L’afrophobie sert donc de diversion politique. Plutôt que de s’attaquer aux échecs de l’État à transformer les rapports de propriété, à créer des emplois décents ou à assurer la sécurité sociale, les migrant·es deviennent les boucs émissaires de crises plus larges engendrées par le capitalisme et le néolibéralisme. Les travailleur·euses sud-africain·es au chômage sont encouragé·es à rejeter la faute sur les vendeur·euses de rue zimbabwéen·nes, les propriétaires de spaza éthiopien·nes ou les commerçant·es somalien·nes, au lieu de se demander pourquoi la richesse reste concentrée, pourquoi les services s’effondrent et pourquoi les opportunités économiques sont si rares.

Le moment choisi pour les violences anti-immigré·es révèle clairement cette dimension politique : les attaques xénophobes s’intensifient souvent à l’approche des élections locales et nationales ; les factions politiques mobilisent les communautés en promettant d’expulser les « étranger·es » et de redistribuer les commerces ou les opportunités aux local·es. Dans certains cas, les communautés elles-mêmes menacent les politicien·nes de « se livrer à la xénophobie » si les expulsions promises ne sont pas menées à bien. La xénophobie devient ainsi une arme politique — un outil de négociation utilisé dans les luttes pour le pouvoir local et le clientélisme.

Des groupes tels que l’Opération Dudula et des formations politiques comme l’Alliance patriotique ont su s’attirer un soutien en exploitant cette colère. Mais ces mouvements ne sont pas des expressions spontanées de la frustration de la classe ouvrière ; ce sont des campagnes soigneusement orchestrées, liées à des réseaux de droite plus larges et financées par certains secteurs du capital et des intérêts de l’élite. Leur objectif est de détourner le mécontentement social légitime du système économique lui-même pour le diriger vers les migrant·es.

En conséquence, l’afrophobie n’est pas simplement produite « par la base ». Les politiques anti-immigré·es sont souvent menées par des acteur·rices issu·es de la classe moyenne et des élites. Les universités, les médias, les responsables politiques et les commentateur·rices jouent un rôle crucial dans la construction de l’image des migrant·es comme une menace. Les médias associent sans cesse les migrant·es à la criminalité, à l’illégalité et au désordre. Lorsque la nationalité est constamment mise en avant dans les reportages sur la criminalité ou les problèmes sociaux, une association se forme dans l’imaginaire collectif : migrant·e égale criminel·le ; étranger·e égale danger.

Les migrant·es ne sont pas des corps étrangers

Ce discours occulte la réalité selon laquelle de nombreux·euses migrant·es sont profondément intégré·es dans les communautés et les économies locales. Les « spaza shops » tenus par des migrant·es, par exemple, prospèrent souvent parce qu’ils répondent à des besoins sociaux ignorés par les grandes entreprises et les détaillants du secteur formel. Ils vendent des produits abordables à proximité des lieux de vie des habitant·es, accordent des crédits aux familles en difficulté et tissent des liens de confiance et d’entraide avec les habitant·es des townships. Dans des endroits comme Hermanus, les communautés considéraient souvent les commerçant·es éthiopien·nes comme un atout, car leurs commerces fournissaient de la nourriture et des services accessibles et abordables.

Dans le même temps, les grandes entreprises perçoivent fréquemment ces petit·es commerçant·es migrant·es comme des concurrents. Les autorités locales et les grands intérêts commerciaux d’Hermanus auraient collaboré pour harceler et criminaliser les commerçant·es migrant·es. Cela démontre une autre vérité importante : l’afrophobie ne concerne pas seulement la culture ou l’identité. Elle concerne également la concurrence économique et la défense d’intérêts bien établis.

La question de l’« illégalité » est au cœur de cette politique d’exclusion. Les campagnes anti-immigré·es dépeignent souvent les migrant·es comme des criminel·les sans papiers qui envahissent le pays. Pourtant, de nombreux·euses migrant·es sont initialement entré·es en Afrique du Sud en toute légalité et se sont retrouvé·es sans papiers par la suite en raison du dysfonctionnement et de l’hostilité du ministère de l’Intérieur. Les demandes sont perdues, les permis sont retardés, et les personnes sont de fait rendues illégales par l’exclusion bureaucratique. La catégorie de l’« immigrant·e illégal·e » est donc souvent une construction politique.

Malgré l’intensité de la rhétorique xénophobe, la vie quotidienne dans les communautés ouvrières est plus complexe et contradictoire que ne le suggèrent les récits médiatiques. Il y a certes des tensions, mais il existe aussi d’innombrables actes de solidarité et de coopération entre Sud-Africain·es et migrant·es. Dans de nombreux townships, les habitant·es protègent les migrant·es contre les agressions, s’organisent ensemble pour obtenir des logements et des services, et tissent des liens fondés sur une survie commune.

Un exemple de cette solidarité est l’histoire de commerçant·es éthiopien·nes protégé·es par des femmes sud-africaines pendant des périodes de violence anti-immigré·es. Ces femmes ont risqué leur propre sécurité pour héberger et dissimuler un commerçant migrant parce qu’il faisait désormais partie de leur communauté. Il leur avait vendu des couvertures à crédit, avait noué des liens avec elles et s’était intégré à leur vie quotidienne. Cette histoire montre que la solidarité n’est pas abstraite. Elle se construit à travers des luttes communes, l’entraide et les liens humains.

Comment résister

Que peut-on donc faire pour lutter contre l’afrophobie ?

Tout d’abord, nous devons rejeter les représailles nationalistes et les cycles de vengeance. Répondre à la xénophobie en s’en prenant aux entreprises sud-africaines ailleurs sur le continent est une attitude réactionnaire. De telles réactions ne font que renforcer les divisions que les forces de droite cherchent à entretenir. L’afrophobie ne peut être vaincue que par une solidarité continentale plus profonde, et non par une hostilité réciproque.

Deuxièmement, l’organisation doit commencer là où se trouvent réellement les personnes ordinaires. Plutôt que de faire la leçon aux communautés de manière abstraite sur le panafricanisme, le cosmopolitisme et l’humanisme, les militant·es doivent relier la politique anti-xénophobe aux luttes immédiates des gens – pour l’emploi, le logement, les soins de santé, l’éducation et la dignité. Les migrant·es et les local·es sont souvent confronté·es aux mêmes conditions structurelles de pauvreté, de chômage et de dépossession. Une organisation efficace doit mettre en lumière ces intérêts partagés et ces ennemis communs.

Cela signifie « fusionner les luttes ». Les campagnes contre les expulsions, le chômage, la destruction de l’environnement et l’austérité doivent consciemment inclure les migrant·es, plutôt que de les traiter comme des catégories distinctes. Les ONG internationales renforcent parfois les divisions en isolant les migrant·es en tant que sujets humanitaires particuliers, au lieu de les intégrer dans les luttes communautaires plus larges. Cela peut involontairement aggraver le ressentiment plutôt que de renforcer la solidarité.

Troisièmement, il est nécessaire de mettre en place une organisation transfrontalière à travers l’Afrique. Le capital opère déjà au-delà des frontières, exploitant les travailleur·euses et les ressources sur l’ensemble du continent. Les communautés qui résistent aux déplacements, à la destruction de l’environnement et à la restructuration néolibérale doivent également construire des alliances transnationales. La solidarité panafricaine ne peut rester rhétorique ; elle doit s’ancrer dans une lutte politique commune.

Des frontières coloniales à la solidarité panafricaine

Une telle lutte devra s’attaquer à la contradiction qui est au cœur de l’approche des gouvernements africains en matière de migration. Alors que de nombreux États ont signé l’accord portant création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), très peu ont ratifié les protocoles garantissant la libre circulation des Africain·es. Les capitaux peuvent circuler librement, mais les travailleur·euses et les personnes pauvres sont criminalisé·es pour avoir franchi les frontières. Pour lutter contre l’afrophobie, il faut donc également exiger la liberté de circulation et s’opposer au durcissement des frontières héritées de la domination coloniale.

Derrière tout cela se cache une vision politique plus large. L’afrophobie trouve ses racines dans des conceptions exclusives de la citoyenneté et de l’appartenance, façonnées par le colonialisme et reproduites par les États postcoloniaux. Pour y résister, il faut imaginer l’identité africaine différemment — non pas comme quelque chose de figé par les frontières ou les passeports, mais comme un processus ouvert et évolutif ancré dans une humanité partagée et une lutte collective.

Enfin, les jeunes jouent un rôle central dans la construction de cet avenir alternatif. L’éducation politique et le travail culturel auprès de la jeunesse africaine sont donc essentiels. Si l’afrophobie s’apprend à travers les médias, la politique et les récits quotidiens, alors la solidarité doit également être enseignée et cultivée. Les jeunes ont besoin, dès leur plus jeune âge, d’occasions de réfléchir de manière critique à la migration, à l’identité, aux inégalités et au panafricanisme.

La lutte contre l’afrophobie est donc indissociable de la lutte pour la transformation sociale elle-même. C’est une lutte contre les inégalités, l’exploitation, la dépossession et la manipulation politique. Elle exige que nous refusions les fausses divisions imposées entre « local·es » et « étranger·es » et que nous reconnaissions plutôt les conditions communes qui façonnent la vie de la classe ouvrière à travers le continent.

En fin de compte, la véritable question n’est pas de savoir si les migrant·es ont leur place en Afrique du Sud. La véritable question est de savoir si nous allons laisser les élites et les opportunistes politiques diviser les personnes ordinaires, tandis que les structures qui engendrent la pauvreté et les inégalités restent intactes. La réponse à l’afrophobie ne réside pas dans un renforcement des frontières ou une exclusion plus sévère, mais dans la solidarité, la justice et une politique panafricaine véritablement émancipatrice.

Faisal Garba est professeur associé de sociologie à l’Université du Cap (UCT) et professeur associé de sociologie, de migration et de mobilité à l’Africa Institute de Sharjah, aux Émirats arabes unis. Il travaille sur la mobilité africaine, l’économie politique et la théorie sociale. Il dirige le Migration and Mobility Hub à l’UCT.

L’original anglais de cet article est initialement paru dans Amandla. Cette traduction française est initialement parue sur Entre les lignes entre les mots.

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