Israël, fait colonial ? Une lecture de Maxime Rodinson, par Alexandre Journo – 19 février 2024

Quand un discours prétendument anticolonial justifie ou minore les crimes irrémissibles perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, relire Maxime Rodinson de manière critique apporte des éclairages et permet de défaire la confusion opérée, sous le syntagme d’«État colonial», entre l’existence même d’Israël, État-refuge pour des persécutés en fuite, et le phénomène de la colonisation postérieur à l’année 1967.

Israël, fait colonial? La question ne disparaîtra pas une fois la guerre terminée. Et se la poser aujourd’hui est essentiel, puisque cet argument est régulièrement brandi pour «contextualiser» les massacres du 7 Octobre par ceux qui les minorent comme par ceux qui les glorifient, continuant de réclamer la disparition de cet État – il est question ici d’Israël dans les frontières de la ligne verte et du Golan, et non pas de la Cisjordanie.

De manière très nette, dans la pauvreté et le manichéisme du débat public français, la notion de colonialité est donc employée par les contempteurs d’Israël comme un argument total destiné à entacher ce pays d’un péché originel et appréhender tout dysfonctionnement de sa politique comme une conséquence inévitable de ce crime initial. La charge polémique du mot colonial et sa conséquence faussement logique, la «décolonisation juive», ainsi que ses conséquences bien réelles, la déshumanisation des Israéliens, tous qualifiés de colons, entament l’utilité d’un tel prisme d’analyse.

Un péché originel ?

Dans ce maëlstrom, on ne peut s’en tenir à répondre aux procès en légitimité tandis qu’Israël est en guerre contre le Hamas. En effet, réfuter l’antisionisme qui délégitime l’existence même d’Israël fait, en parallèle, trop souvent l’objet d’arguments défensifs et superficiels tels que: «Ce sont les Arabes qui ont colonisé la Palestine au premier siècle de l’Hégire, nous sommes les véritables indigènes.» Ironiquement, ce discours admettant en creux que seule l’appartenance à une «terre charnelle» est légitime vaut acceptation de la prémisse adverse: l’origine coloniale est bien une faute irrémissible que seule l’extinction de l’État qui en est issu pourra laver. On pourrait, si l’on souhaitait piquer, observer que, sur les campus nord-américains où le diagnostic colonial a pris une ampleur sans précédent, il ait pour visée de purger une autre colonisation, celle des Amériques, sans revendiquer une «décolonisation américaine».

Mais le sujet est bien trop préoccupant. Il s’agit de regarder l’histoire en face. Il nous faut réfuter ce critère de légitimité – ce que fait Simon Sebag Montefiore avec beaucoup d’intelligence –, tout en appréhendant ce que la fondation d’Israël a pu avoir de colonial, avec toutes les nuances nécessaires, et en reconnaissant les injustices commises lors de la Nakba.

Il convient donc de lire les écrits sérieux sur le sujet en aspirant à la plus grande honnêteté intellectuelle possible et en discernant les analyses ou accusations sérieuses et celles qui sont plus contestables. En l’occurrence, Israël, fait colonial de Maxime Rodinson constitue un texte difficilement contournable en raison de l’influence qu’il a exercée (et en raison, je dois admettre, du trouble qu’il a suscité chez moi lors de sa lecture). C’est donc l’intégralité du livre qui fera l’objet de cette note, car Rodinson a parfois la pertinence d’une horloge à l’arrêt: s’il énonce des choses intéressantes, acceptables ou non, sur Israël, l’analyse qu’il donne de ce que l’on appelle communément «la question juive» (émancipation, assimilation, sionisme, etc.) est affligeante et celle qu’il propose sur l’antisémitisme absolument malveillante.

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